Musique Industrielle


Musique Industrielle

Musique industrielle

La musique industrielle, ou indus, est un courant de la musique électronique apparu dans la deuxième moitié des années 1970, caractérisé par sa dissonance et l'importance accordée à l'expérimentation[1].

Née d'un concept forgé par le groupe britannique Throbbing Gristle, elle met en avant les aspects les plus négatifs et lugubres du monde contemporain et vise à les traduire par ses agressions sonores[1].

Elle est à l'origine d'un grand nombre de sous-genres mêlant bruitisme, imagerie extrême, échantillonnages et collages sonores, instruments rock ou électroniques.

Sommaire

Histoire

Précurseurs

La musique industrielle puise ses racines dans les travaux et les réflexions des futuristes italiens du début du XXe siècle, en particulier les thèses de Luigi Russolo (1885-1947), notamment son manifeste intitulé L'Art des bruits, ainsi que dans les expérimentations sonores de John Cage ou des Français Pierre Schaeffer, Pierre Henry et Pierre Boulez à partir des années 1950[2].

Le courant puise également ses inspirations chez certains écrivains contemporains, notamment les descriptions de monstres anatomiques de James Graham Ballard ou William S. Burroughs et ses techniques de collages (cut-up)[1].

Contexte

Au cours des années 1970, le rock commence à s'essouffler et à perdre de son caractère révolutionnaire[3]. Le mouvement punk marque cette coupure avec un rock vieillissant en prônant une position cynique et socialement engagée ; le punk rock est une musique agressive, hargneuse et énergique qui doit se consumer très rapidement (morceaux courts, sons saturés, critique politique radicale). Il cherche à signifier une urgence, une rupture à la fois réelle et infantile, mais son versant no future (« pas d'avenir », slogan popularisé par les Sex Pistols) empêche la véritable construction d'une réflexion et se limite à une contestation aveugle et auto-destructrice.

Le bouleversement engendré par le punk ne dure qu'un temps : en 1978 déjà, le mouvement est devenu « une parodie de lui-même »[4], récupéré par les medias et l'industrie du disque[5].

Naissance

Si la musique industrielle naît en parallèle au punk, de ce même besoin de subversion d'un rock ankylosé, elle n'est à l'origine que son « parfait contemporain », « mais sans grand rapport avec celui-ci »[5].

Les origines du mouvement industriel remontent au 3 septembre 1975, lorsque la troupe de performers extrêmes COUM Transmissions décide de devenir Throbbing Gristle pour se consacrer à la musique et ainsi élargir son audience[6],[7],[8]. Se posant en reporters du réel, leur musique se veut un reflet sans faille d'un monde perçu comme en pleine décadence[8].

En 1977, le groupe fonde son propre label, Industrial Records, et choisit pour slogan, sur suggestion de leur vieil ami Monte Cazazza, « Industrial Music for Industrial People » (« Musique industrielle pour peuple industriel »)[9], et forge par là même un concept qui fera rapidement des émules. Il rejoint ainsi la myriade de petits labels indépendants, nés dans le sillage du punk que l'on désignera bientôt sous l'appellatif de post-punk, dont les plus emblématiques sont Rough Trade, Factory ou Mute[10].

Le chanteur de Throbbing Gristle, Genesis P-Orridge, explique que l'origine du mot « industriel », se réfère à l'industrie de la musique, à l'industrialisation de notre monde mais aussi à ce qui opère sur nous, ce qui nous contrôle. Le « blues » est né de l'esclavagisme. Mais personne ne se pose la question de savoir ce qui produit cet esclavage donc le « blues ». Il suffit de se poser la question et de relire le mot «industriel» pour en comprendre son origine. Il suffit de suivre le regard du chanteur de « blues » non pas vers la profondeur de ce qu'il ressent mais vers cette maison « Victorienne » qui contrôle sa vie[6].

Dans la continuité des performances de COUM, Throbbing Gristle se distingue par une imagerie violente et subversive (projection d'images insoutenables, de pornographie, d'uniformes nazis) qui fait sa renommée. Le local où ils vivent et créent leur musique, une usine désaffectée située dans le lugubre secteur de l'East End londonien, est baptisé « Death Factory » (littéralement « Usine de mort »), un surnom du Camp d'Auschwitz ; le logo d'Industrial Records sera d'ailleurs une photo non identifiée de la cheminée de ce camp[11].

Parallèlement, dès 1977 aux États-Unis, les groupes Pere Ubu et Devo développent un concept similaire et participent à sa diffusion en se qualifiant respectivement de « folk industriel » et de « groupe industriel des années 1980 »[12].

Première vague

Rapidement d'autres groupes se rallient à la mouvance industrielle, dont certains avaient précédé la conceptualisation du mouvement.

Parmi ceux-ci, l'un des plus remarquables est sans doute Cabaret Voltaire. Également d'origine anglaise, apparu en 1974 dans une mouvance post-punk, ce groupe s'est intéressé au détournement de sons et de discours, au travail sur bandes magnétiques, dans une approche dadaïste de collage sonore.

De 1978 au début des années 1980, de multpiples formations rattachées au courant industriel font leur apparition, principalement au Royaume-Uni mais également dans d'autres pays. Parmi les principaux on peut citer 23 Skidoo, Current 93, SPK, Nurse with Wound, Whitehouse, Vivenza et Esplendor Geométrico.

Throbbing Gristle se sépare en 1981. Poursuivant le travail entrepris dans des directions variées, ses anciens membres fonderont d'autres projets avec plus ou moins de succès sur le plan commercial mais souvent avec les hommages de la critique musicale. Parmi ceux-ci on peut citer Coil, Psychic TV ou Chris and Cosey.

Une compilation nommée The Industrial Records Story 1976-1981, sortie sur Illuminated Record en 1984 réunit les artistes majeurs du label : Throbbing Gristle, Monte Cazazza, Leather Nun, Rental'Leer, SPK, Cabaret Voltaire, Elizabeth Welch, Clock DVA, Dorothy et William Burroughs.

Assez rapidement, les groupes pionniers de la scène industrielle connaissent une nette évolution au niveau des thèmes abordés, en passant d'une simple imagerie hideuse et cauchemardesque à une « fascination néopaïenne pour la magie occulte et les arcanes mystiques »[1]

Essor de la scène industrielle

Plus de trente années après sa création, la musique industrielle, bien qu'encore entourée d'une aura inquiétante, a été intégrée dans le panorama musical du XXe siècle. Ce fait est sans doute lié au succès important remporté par certains groupes liés à la mouvance industrielle tels que Einstürzende Neubauten, Laibach ou Psychic TV ainsi qu'à son influence sur d'autres courants de la musique électronique.

Si au Royaume-Uni ou dans plusieurs pays d'Europe, en particulier l'Allemagne, la musique industrielle a connu des développements et des scènes florissantes, la France est restée relativement à l'écart de ce mouvement. On pourrait l'expliquer par une dichotomie qu'elle n'arrive pas à dépasser entre culture au sens noble du terme et culture populaire. Les adeptes de ce courant pensent que les nouveaux manifestes littéraires, poétiques et philosophiques se situent au cœur de la scène industrielle tandis que la culture française attend toujours de pied ferme ses nouveaux concepteurs (poétique, littéraire, philosophique) dans le domaine de l'écrit, alors que les autres médias sont utilisés depuis longtemps.[réf. souhaitée]

Description

Il s'avère difficile de donner une définition précise de la musique industrielle en tant que genre musical ; les principaux groupes se sont évertués à traverser les grands courants musicaux : de l'« anti-musique » au rock en passant par des orchestrations symphoniques ou plus électroniques et acoustiques. Laibach, SPK et Test Dept sont de bons exemples de cette transversalité musicale. Pour beaucoup d'artistes industriels, il ne s'agit en effet pas d'être identifiable à une étiquette, mais bien d'utiliser des étiquettes existantes pour diffuser une idée ou un concept. En ce sens, on peut être amené à parler de « culture » industrielle plutôt que de « musique ».[réf. souhaitée] Le titre de l'ouvrage de référence de la scène industrielle Industrial Culture Handbook (littéralement Manuel de la culture industrielle) est une bonne illustration de cette idée.

La musique industrielle des débuts se distingue surtout par ses auteurs, la recherche artistique au travers de performances extrêmes, une attitude et un message hautement provocateur. La plupart des fondateurs de l'industriel ne sont pas spécialement musiciens, mais plutôt des intellectuels et des artistes performers, cherchant à secouer par un discours engagé un carcan social ou politique. Ainsi, leur production, loin de se limiter à la seule création musicale, incluait également d'autres formes artistiques comme la performance artistique ou l'usage d'installations, l'art postal, entre autres.

La scène industrielle se caractérise notamment par l'absence de leader patenté ou de mentor, les artistes ou les groupes travaillant sur des thèmes proches, raison pour laquelle on parlera facilement de « culture industrielle ». Jon Savage[13] retient trois points communs à tous les acteurs de la scène, sous-tendus par les omniprésentes idées de subversion et de transgression :

  • Organisation autonome : Choix de créer ses propres réseaux de fabrication et de diffusion. Inutile de passer par des compagnies de disques officielles.
  • Accès à l'information : « Guerre de l'information » signifie que la lutte pour le contrôle n'est plus physique (conquérir un pays) mais liée à la communication. Le mouvement prête ainsi une attention toute particulière aux techniques de dissémination et de propagande de l'information.
  • Utilisations de sons synthétisés et de l'« anti-musique » : Recherche musicale poussée afin de recréer l'ambiance sonore de notre monde actuel par l'utilisation de sons synthétisés et non musicaux a priori.
  • Utilisations d'éléments extra-musicaux : Intégration d'éléments littéraires, philosophiques, spirituels, sexuels, de vidéos lors des concerts, dans les disques, livrets accompagnant les disques etc.
  • Tactiques de chocs : Utilisations d'éléments oppressifs lors de concerts (infrabasses, arcs électriques, verre pilé, murs sonores) afin de montrer le conditionnement des personnes et leur capacité à supporter de telles attaques. Cabaret Voltaire, Throbbing Gristle, SPK provoquaient volontairement les spectateurs dans ce sens.

L'un des apports fondamentaux de la musique industrielle (et de la scène post-industrielle) est l'utilisation transversale des supports de diffusion, en particulier des médias de masse, mais appliquée paradoxalement à des idées et des créations souvent plus que confidentielles. Ainsi les tirages de disques dépassent très rarement les 1000 exemplaires, ce qu'on peut justifier par le coût élevé de production pour les artistes mais aussi par la volonté délibérée des acteurs du mouvement de rester confidentiels[14], notamment dans certains cas en multipliant les pseudonymes utilisés sur les disques par les mêmes artistes ou groupes, alors même que la notoriété déjà acquise pourrait permettre d'assurer le succès des ventes ultérieures (voir par exemple le cas de Coil), une caractéristique plus tard partagée avec de nombreux acteurs de la scène techno[15].

La scène post-industrielle sera aussi influencée par quelques personnages mythiques occultes et dangereux : Aleister Crowley (sorte de mage occulte moderne), Austin Osman Spare (sorte de chamane), le tueur en série Charles Manson. Les relations avec les milieux occultistes entretenues par certains artistes post-industriels ont ainsi eu un apport concret en termes musicaux, dans la mesure où ils se sont intéressés au caractère ritualiste de certaines musiques, ainsi qu'à leurs potentialités en tant que support de concentration dans une pratique occulte. Un certain nombre de groupes, dont le plus connu est sans doute Coil, revendiquent une authentique dimension magique dans leur musique (souvent des pratiques de Magie du Chaos).

La scène industrielle et post-industrielle a gardé les grandes thématiques de ses prédécesseurs ; en cela, elle reste une culture populaire mais pas au sens commercial du terme ni au sens politique mais au sens de ce qui fait folklore dans la société moderne.

Sous-genre et genres associés

Le terme même de musique industrielle pose aujourd'hui un vrai problème de terminologie, tant le champ d'expérimentation s'est élargi, faisant se côtoyer des expérimentateurs acharnés ne cédant en rien à la facilité, aussi bien que des artistes beaucoup plus accessibles, constituant une branche presque mainstream de ce mouvement. Malgré tout, on peut reconnaître une parenté entre ces différentes branches, que ce soit par le recours à une symbolique forte, une politisation assumée du message, le recours au bruitisme, la recherche de l'extrême, la mise en valeur du rythme, ou encore une utilisation particulière de l'électronique.

  • Bruitisme : Sans doute le terme le plus chargé d'histoire, puisque lié aux thèses développés dans le manifeste L'Art des bruits (1913) du futuriste italien Luigi Russolo (1885-1947). Il fut remis au premier plan de la scène musicale industrielle et popularisé au début des années 1980 par Vivenza qui en fit réémerger les fondements théoriques et pratiques. Le terme a été largement réutilisé ensuite jusqu'à devenir un genre à part entière (souvent simplement qualifié de noise, soit « bruit », en anglais) par de nombreux groupes, formations ou critiques musicaux.
  • Electro-indus : Au cours des années 1980, le son industriel se structure et s'adoucit pour donner naissance à ce courant, une musique plus dansante qui n'hypothèque pas pour autant ses idéaux et sait préserver une démarche radicale. Front Line Assembly et Skinny Puppy en sont les groupes emblématiques.
  • Power Electronics : Variante bruitiste de la musique industrielle initiée par des groupes britanniques comme Whitehouse ou Sutcliffe Jügend. Né au début des années 80, ce genre eu une grande influence sur le noise japonais et sur des groupes européens comme Genocide Organ ou Anenzephalia.
  • Harsh noise : Ce courants s'intéresse au bruit en tant que tel, cherchant à prendre à contrepied la conception esthétique commune de la musique comme agréable à l'oreille. Hautement expérimentaux, des projets d'avant-garde comme NON, Whitehouse ou Merzbow ont eu une influence dépassant les limites de ce genre.
  • Dark ambient : Ce proche parent de l'indus des la première époque et de la noise est une musique proche de l'ambient de par son absence de rythme, son recours à des nappes, des sons d'ambience d'origine naturelle.

Notes et références

  1. a , b , c  et d (en) Simon Reynolds, « Industrial music » sur l'Encyclopædia Britannica.
  2. Duboys, pp.44-45.
  3. Duboys, p.15.
  4. Reynolds, p.15.
  5. a  et b Duboys, p.16.
  6. a  et b Interview de Genesis P-Orridge dans l'Industrial Culture Handbook
  7. Duboys, p.40
  8. a  et b Michka Assayas, Dictionnaire du rock, Éditions Robert Laffont, coll. « Bouquins », Paris, 2000, pp.834-835. (ISBN 2-221-09224-4)
  9. Duboys, p.49.
  10. Duboys, p.51.
  11. Duboys, p. 47.
  12. Reynolds, p.64.
  13. Austin, Vale, Juno, p.05.
  14. Voir par exemple à ce sujet la présentation de Coil dans Duboys, p. 357 ; voir aussi par exemple Discographie de Throbbing Gristle, où la majorité des enregistrements sont de fait des bootlegs en éditions très limitées.
  15. Duboys, p.357.

Annexes

Bibliographie

  • Mark Austin, V Vale, Andrea Juno, RE/Search No. 6/7 : Industrial Culture Handbook, RE/Search Publications 1983, ISBN 0-940642-07-7
  • Éric Duboys, Industrial Music for Industrial People, Camion Blanc - 2007 - 557 pages (n&b, en français) - ISBN 978-2-910196-49-3[1]
  • Brian Duguid, Prehistory of Industrial Music
  • Emmanuel Grynszpan, La Musique industrielle : malaise dans la culture[2]
  • Jean-Marc Mandosio, D'or et de sable, (chapitre VI, "Je veux être une machine" : genèse de la musique industrielle), éditions de l'Encyclopédie des Nuisances, Paris, 2008
  • Simon Reynolds, Rip it up and start again, éditions Allia, Paris, 2007[3] (ISBN 978-2-84485-232-8)

Articles connexes

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