Sérendipité


Sérendipité

La sérendipité est le fait de réaliser une découverte inattendue grâce au hasard et à l'intelligence[1], au cours d'une recherche dirigée initialement vers un objet différent de cette découverte. Pour Robert King Merton, la sérendipité est l'observation surprenante suivie d'une induction correcte[2]. Ce concept discuté est utilisé en particulier en recherche scientifique.

Sommaire

Étymologie

Le substantif

« Sérendipité » est, en français, un néologisme créé par calque de l'anglais à partir du mot « serendipity ».

Le terme serendipity fut créé par Horace Walpole, le 28 janvier 1754, dans une lettre à son ami Horace Mann, envoyé du roi George II à Florence, pour désigner des « découvertes inattendues, faites grâce au hasard et à l’intelligence[1] », et selon les termes mêmes de Walpole faites par « sagacité accidentelle ». Il s'était inspiré du titre d'un conte d'origine persane intitulé Voyages et aventures des trois princes de Serendip, où les héros, tels des chasseurs, utilisaient des indices pour décrire un animal qu'ils n'avaient pas vu. Voici le passage en question (trad. dans Les aventures des trois princes de Serendip et Voyage en sérendipité, Thierry Marchaisse, 2011) : « ...cette découverte est presque de l’espèce que j’appelle serendipity, un mot très expressif que je vais m’efforcer, faute d’avoir mieux à vous narrer, de vous expliquer : vous le comprendrez mieux par l’origine que par la définition. J’ai lu autrefois un conte de fées saugrenu, intitulé Les Trois Princes de Serendip : tandis que leurs altesses voyageaient, elles faisaient toute sorte de découvertes, par accident et sagacité, de choses qu’elles ne cherchaient pas du tout : par exemple, l’un des princes découvre qu’une mule borgne de l’œil droit vient de parcourir cette route, parce que l’herbe n’a été broutée que sur le côté gauche, où elle est moins belle qu’à droite – maintenant saisissez-vous le sens de serendipity ? L’un des exemples les plus remarquables de cette sagacité accidentelle (...). »

Ce conte est inspiré d'anciens contes persans. Il fut publié en italien en 1557 par l'éditeur vénitien Michele Tramezzino[3], dans une version qui fut traduite et adaptée en français, en particulier par Louis de Mailly en 1719[4]. C'est à cette version et sa traduction anglaise parue en 1722 sous le titre Travels and Adventures of Three Princes of Sarendip que se réfère Walpole lorsqu'il crée le mot serendipity.

Serendib ou Serendip ou Sarendip était l'ancien nom donné au Sri Lanka en vieux persan. L'histoire raconte que le roi de Serendip envoie ses trois fils à l'étranger parfaire leur éducation. En chemin, ils ont de nombreuses aventures au cours desquelles, ils utilisent des indices souvent très ténus grâce auxquels ils remontent logiquement à des faits dont ils ne pouvaient avoir aucune connaissance par ailleurs. Ils sont ainsi capables de décrire précisément un chameau qu'ils n'ont pas vu : « J'ai cru, seigneur, que le chameau était borgne, en ce que j'ai remarqué d'un côté que l'herbe était toute rongée, et beaucoup plus mauvaise que celle de l'autre, où il n'avait pas touché ; ce qui m'a fait croire qu'il n'avait qu'un œil, parce que, sans cela, il n'aurait jamais laissé la bonne pour manger la mauvaise ».

Ce conte a inspiré le Zadig de Voltaire[5], où le héros décrit de manière détaillée une chienne et un cheval en déchiffrant des traces sur le sol ; il est accusé de vol et se disculpe en refaisant de vive voix le travail mental effectué. Cependant Zadig va plus loin que les trois princes de Serendip en ce sens qu'il utilise la science de son temps, un « profond et subtil discernement », pour parvenir à ses conclusions. Voltaire n'évoque pas le hasard mais parle d'une « bizarrerie de la providence »[2]. Voltaire introduit également le suspense dans son récit, alors que dans la tradition du conte oriental le lecteur est averti dès le départ que les trois frères n'ont pas vu l'animal, ce qui renforce le raisonnement indiciaire de Zadig pour se rapprocher de la méthode scientifique.

L'historien de l'architecture André Corboz proposait en 1985 une traduction du terme par « cinghalisme » faisant ainsi le lien avec l'ancien nom de Ceylan, Serendip en anglais[6].

Un nouveau mot commence à apparaître désignant également cette notion : la « fortuitude[7] ».

L'adjectif dérivé

L'anglais dispose de l'adjectif serendipitous, très courant. Le mot est attesté en français dès 1954 dans le Vocabulaire de la psychologie d'Henri Piéron.
On pourrait ainsi avoir, en français, « sérendipiteux » (ex. : une découverte sérendipiteuse), « sérendipitant » (proposé par Jean-Michel Briet[réf. nécessaire]) ou « sérendipien » (proposé par Sylvie Catellin[réf. nécessaire] du CNRS ; ex. : une découverte sérendipienne).
D'usage plus courant — même s'il ne recouvre pas totalement le sens du substantif — est l'adjectif fortuit, du latin fors, le hasard, dont dérive aussi le substantif fortune.

Usages du terme

L'usage en sciences

Selon l'historien Carlo Ginzburg (1980[1]), la découverte de la sérendipité, à travers la réception européenne du conte de Serendip, notamment à travers Zadig, qui devient rapidement très populaire, coïncide avec l'émergence d'un « paradigme de l'indice » utilisé en sciences humaines[1]. Zadig est ainsi, selon lui, l'embryon du roman policier[1].

Le naturaliste Georges Cuvier fait ainsi allusion à Zadig, tandis que Thomas Huxley, lors de conférences à propos des découvertes de Darwin, définit la « méthode de Zadig » en tant que procédé commun à l’histoire, à l’archéologie, à la géologie, à l’astronomie et à la paléontologie – à savoir la capacité de faire des prophéties rétrospectives[8].

En 1878, une lectrice demande la signification de ce mot au rédacteur de la revue littéraire Notes and Queries, Edward Sollyle. Un ancien chimiste et bibliomane répond. Le mot « serendipity » est alors employé par les documentalistes et les chimistes.[réf. nécessaire]

Walter Cannon, physiologiste et professeur à la faculté de médecine de Harvard, utilise ce mot en 1945 dans le chapitre « Gains of serendipity » de son livre The Way of the Investigator. Un autre américain, Robert King Merton, lance le mot en sociologie des sciences[9] en 1949. Pour lui, il s'agit de l'observation d'une anomalie stratégique qui n'a pas été anticipée, et qui peut être « à l'origine d'une nouvelle théorie ». Et, en 1959, Alex Osborn, l'inventeur du brainstorming, lui consacre un chapitre entier dans son livre L'Imagination constructive. Mais le mot passe inaperçu[réf. nécessaire].

Un concept interdisciplinaire

Peu à peu, la « sérendipité » devient un concept éclairant du travail transdisciplinaire et interdisciplinaire en général, du travail collaboratif en particulier, ainsi que des processus de créativité à l'œuvre dans la formation du savoir et de l'intelligence collective. Il est aussi mobilisé consciemment ou non dans de nombreuses disciplines telles que la littérature, l'anthropologie, la paléontologie, la physique, la chimie, l'économie, le management, les sciences cognitives, la sociologie[réf. nécessaire].

Une branche de la sociologie, la sociologie de l'espace urbain, représentée par Arnaldo Bagnasco, introduit la sérendipité dans son analyse. L'espace urbain fournit un cadre d'espacement social avec des interactions de communications. La sérendipité est le révélateur des synthèses personnelles et imprévisibles de lieux urbains. Elle est, pour l'auteur, composée d'éléments qui ont l'apparence de l'antithèse et qui, en réalité, correspondent à la révélation profonde de l'Homme, comme l'accessibilité et l'intimité, la ressemblance et la diversité[réf. nécessaire].

L'usage en stratégie d'entreprise

D'après Yves-Michel Marti et Bruno Martinet (ca. 1995) in [10], la sérendipité est « l'art de trouver la bonne information par hasard ». Elle permet d'identifier les points aveugles (en:Blindspots) d'une stratégie, définis par Michael Porter comme les croyances non fondées mais communément acceptées, qui peuvent aider un concurrent ou un nouvel entrant à créer la rupture sur un marché. L'auteur israélien Benjamin Gilad démontre que l'identification des points aveugles est une activité fondamentale de la stratégie d'entreprise et de l'intelligence économique[11].

L'usage poétique

Dans La Peau de l'ombre (2004), Joël Gayraud consacre un chapitre au mot serendipity, envisagé du point de vue, non de l'historien des sciences ou du scientifique lui-même, mais du poète et du philologue :

« Il est certains mots étrangers qui s'imposent à notre mémoire par leur seule vêture sonore, mais dont la signification continue de nous rester opaque, soit que nous ne parvenions pas à la fixer en nous, soit que nous n'entreprenions rien pour la rechercher. Ainsi en fut-il longtemps pour moi du mot anglais serendipity qui sonnait comme un composé bizarre de sérénité et de compassion. Des années durant, je conservai serendipity dans ma tête, me refusant d'en aller consulter le sens dans le dictionnaire, sans doute par crainte d'être déçu par une définition qui, en un brusque retour au principe de réalité, ruinerait tout le charme des syllabes étrangères. Mais il y a peu de temps, retrouvant ce mot dans un texte et ne pouvant parvenir à en deviner le sens, malgré le contexte et peut-être à cause d'un obscurcissement de l'esprit dû à ce charme même, j'ai dû me résoudre à recourir au dictionnaire. Quelle n'a pas été alors ma surprise de découvrir qu'il n'existe pas de terme français correspondant à serendipity et qu'il convient de le rendre selon le contexte par au moins deux périphrases : "découverte heureuse ou inattendue" ; "don de faire des trouvailles". Ce mot désigne donc aussi bien l'objet trouvé si cher aux surréalistes, que la faculté, par eux développée au plus haut point, de découvrir ces objets. Et la révélation de cette double signification sonna en moi comme une trouvaille qui en redoubla le charme phonétique et, déjouant mes craintes, échoua à l'effacer[12]. »

L'usage en littérature

Dans son roman Armadillo, William Boyd utilise deux fois ce terme dans le chapitre 12 :

"C'est ça. croyez-vous à la sérendipité, au don de faire par hasard des découvertes heureuses, monsieur Black ?
-Pas vraiment."
Il croyait au contraire, quel qu'en fût le nom.
"C'est la plus puissante des forces de la vie de quiconque. Ça l'est dans la mienne. Il faut que je trouve le CD dont vous avez parlé. Sheer Achimota. Je sais qu'il va être très important pour moi.


Une deuxième fois dans ce que le héros appelle Le Livre livre de la transfiguration, c'est-à-dire les textes de ses " pensées intimes, ses espoirs et ses désirs " :

389. Sérendipité. De Serendip, un nom antique de Ceylan, aujourd'hui le Sri Lanka. Un mot fabriqué par Horace Walpole, qui l'inventa sur la base d'un conte populaire dont les héros ne cessait de découvrir des choses qu'ils ne cherchaient pas. Ergo : sérendipité, le don de faire par hasard des découvertes heureuses"[13].

Le chercheur Néerlandais Pek van Andel a décrit la sérendipité comme chercher une aiguille dans une botte de foin et en sortir avec la fille du fermier.[réf. nécessaire]

Une pluralité de sens

L'« happenstance » : être là au bon moment

Bien souvent la sérendipité est donnée[Qui ?] comme synonyme de la chance, de fortuité, de coïncidence ou de hasard. Par exemple, Ambroise Paré, médecin de guerre des troupes françaises au XVIe siècle, s'aperçoit durant le siège de Turin que les blessés par les coups de feu se rétablissent mieux lorsqu'on ne verse pas sur la plaie de l'huile de sureau ébouillantée, pratique préconisée jusqu'alors. Cette découverte, il l'a faite précisément parce qu'il était à court d'huile de sureau.

Mais, associer la sérendipité au hasard ou à la surprise n'apporte rien à sa compréhension, sinon son côté pittoresque. Le hasard n’intervient qu’à titre mystificateur. La sérendipité est aussi l'œuvre de l'action humaine. Dans son approche moderne et, particulièrement, dans les laboratoires, la notion de hasard a complètement disparu[réf. nécessaire] dans l'attribution des caractéristiques de la sérendipité, remplacée par la sérendipité expérimentale ou procédure d'essais et erreurs.

Ainsi les travaux de Paul Ehrlich ou de Marie Curie sont-ils considérés[Qui ?] comme des recherches sérendipitantes. C'est l'ouverture de ces savants à l’expérience, à la nouveauté, aux idées originales, différentes et inhabituelles qui leur a apporté le succès. Ehrlich par exemple, testant systématiquement l'activité antisyphilitique des composés organoarséniés, ne trouva la solution, « la balle magique », le Salvarsan, qu'au bout du 606e essai d'un travail titanesque. Royston Roberts[réf. nécessaire] en conclut à la nécessité de distinguer entre la sérendipité, qui garde sa part de hasard, et la pseudo-sérendipité, qui donne un résultat aléatoire à partir d'une démarche de recherche volontaire et organisée.

Certains auteurs comme Denrell, Fang et Winter[réf. nécessaire] introduisent la notion d'effort dans leur définition de la sérendipité. Or, bien que l'effort, le travail acharné et la ténacité peuvent certainement conduire à des résultats surprenants, il n'en demeure pas moins que la sérendipité apparait également sans effort physique prononcé. Par exemple, Galilée ou Newton étaient au bon endroit[réf. nécessaire], au bon moment sans effort physique important.

Les Anglo-Saxons ont un terme précis pour cette « chance » et cette « surprise » de se retrouver au bon endroit au bon moment. Ils l'appellent l’« happenstance ». Florian Mantione illustre ce terme dans son livre Mais qui se souvient d'Érostrate ?[réf. nécessaire]. Né en Tunisie puis émigré en France, Florian Mantione revient à Tunis quelques années plus tard en compagnie de sa famille. Là, il veut faire voir sa maison natale. Placé devant celle-ci, un homme se rapproche d'eux et lui demande : « Monsieur, est-ce que vous êtes à la recherche de vos souvenirs ? » Par indices, il avait vu juste. À quatre jours de son anniversaire, il l'invita à manger chez lui car il s'agissait du nouveau propriétaire, Hédi Balegh, homme bien connu en Tunisie : enseignant, écrivain, journaliste, animateur de télévision et professeur agrégé de français. Or, quelles que fussent ses qualités professionnelles, l'happenstance s'est réalisé dans ce cadre d'interaction sociale et cognitive parce qu'il y avait fusion de disponibilité, de convivialité et de chaleur humaine. Ces éléments-là sont fortement porteurs en sérendipité.[Quoi ?]

L’inflexion et la sagacité

Jean-Louis Swiners[réf. nécessaire] présente ce concept sous l'angle du hasard malheureux et de l'inflexion dans la gestion de sa recherche.
S'il insiste pour définir la sérendipité comme étroitement liée au malheur, cette notion sert plus à mettre en exergue les faveurs du résultat nouveau plutôt qu'à une appréciation objective de la découverte. La sérendipité est « la compréhension instantanée et l'exploitation concomitante des conséquences heureuses et inattendues d'un concours imprévu de circonstances malheureuses. »

Il reconnait à la sérendipité, la flexibilité mentale « à reconnaître immédiatement que ce qu'on a trouvé a plus d'importance que ce qu'on cherchait et à abandonner son ancien objet de recherche pour se consacrer au nouveau. »

Cependant, la sérendipité n'est pas redevable à la simple incertitude ou au caractère accidentel et malheureux des circonstances. La sérendipité se manifeste parce qu'il y a un être humain doté de certaines qualités, dont la sagacité, le flair, la vigilance (alertness) et la perspicacité qui agit. On le nomme inventeur, aventurier, créateur ou traqueur d'indices. Il reconnait les anomalies, les différences, les inconsistances et les exceptions qui n'obéissent à aucune règle ou loi standard. Selon un dicton connu, « des milliers de gens avaient déjà vu tomber des pommes avant Isaac Newton et aucun n'en avait imaginé pour autant la gravitation universelle »[réf. nécessaire]. Selon Paul Valéry, « il fallait être Newton pour apercevoir que la Lune tombe, quand tout le monde voit bien qu'elle ne tombe pas[14]. »

Faut-il en conclure au génie ou au divin ? Pas forcément selon le poète Wilhelm Willms (« God speaks »[réf. nécessaire])

All things are meaningless accidents, works of chance unless your marveling gaze, as it probes, connects and orders, makes them divine…
Toutes choses ne sont qu'accidents sans signification, œuvres du hasard, à moins que votre regard émerveillé qui les sonde, les connecte et les ordonne, ne les rende divines...

Selon Yoshio Bando, créateur du nanothermomètre, « seul un chercheur avec une expérience et une connaissance appropriées peut voir au travers d'un phénomène. La capacité du chercheur doit être jugée à sa capacité à voir au travers des choses[15]. »
Comme le note, également la revue Science en 1963[réf. nécessaire], la sérendipité répond à un critère de méthode. « En général, le chercheur n'obtient guère plus de ses expérimentations que ce qu'il a pu y insérer par les moyens de la pensée, de la préparation, de la performance et de l'analyse. La sérendipité est un bonus pour le scientifique préparé et perceptif, ce n'est pas un substitut pour un travail acharné. »
Les personnes qui sont les plus expérimentées en sérendipité (sans le savoir bien souvent) sont celles qui font preuve de curiosité constructive et celles qui se sentent gênées face à un manque de compréhension d'un phénomène. Comme le rappelle le chercheur A. Storr, il faut se retrouver dans ces cas là dans l'inconfort de la dissonance cognitive. Tous les jours, nous sommes confrontés à une masse éparpillée d'informations. Le rôle du sérendipitant est de sélectionner parmi celles-ci celles qui sont les plus importantes et de les interpréter.

La praxéologie et l'abduction

Certains chercheurs[Qui ?] contestent à Horace Walpole la pertinence de ses exemples pour définir la sérendipité. Ils lui reprochent d'utiliser un raisonnement déductif similaire aux exploits littéraires de Sherlock Holmes.
Dans sa lettre, Horace Walpole finit en déclarant, « un des plus remarquables exemples de la sagacité accidentelle provient du Lord Shaftsbury, qui, arrivant au diner du chancelier Lord Claredon, découvrit le mariage entre le duc de York et madame Hyde, en remarquant le respect que la belle-mère entretenait auprès de sa belle-fille ». Cet exemple est éloigné de la découverte par hasard aboutissant à la création d'un nouveau produit. Mais il est conforme à la sérendipité, dans la mesure où il repose sur un principe de découverte d'indices, procédé mental indispensable à la découverte. Thomas H Huxley parle, dans ce cadre de figure, d'un procédé littéraire et scientifique dénommé la prophétie rétrospective[16].

En fait, la sérendipité procède en trois temps. Dans un premier temps, elle procède d'un raisonnement praxéologique, c’est-à-dire d'une logique déductive. On ne peut comprendre la sérendipité que parce qu'elle émane de l'action de l'individu. C'est parce que l'être humain agit, fait des expériences, des rencontres, etc. qu'il aboutit à des conséquences ou à des résultats particuliers. L'être humain agit parce qu'il a un but, même si celui-ci se modifie en cours de route. La sérendipité nait de l'action. Peu importe d'ailleurs les raisons de la motivation. Pour certaines inventions, comme le Polaroid, l'origine de la motivation provient d'une réflexion de la fille d'Edwin Land. Âgée d'à peine plus de 3 ans, la petite fille demanda à son père pourquoi elle devait attendre plusieurs jours avant de voir le résultat de la photo prise par son père. L'inventeur piqué au vif se lança alors dans ses recherches.

L'observation, l'approche empirique ou l'inflexion de celui qui découvre la sérendipité procède de l'abduction, deuxième étape de la sérendipité. L'approche abductive conduit à émettre des hypothèses à partir de l’observation de faits singuliers.
Le raisonnement inductif, lui, infère des lois à partir de l’observation répétée de faits expérimentaux. Or, la sérendipité intervient à son origine d'un cas unique. La reproduction peut être réalisée dans la mesure où le chercheur analyse tous les composants de la réalisation du phénomène. L’abduction, elle, recherche des causes, émet des hypothèses, à partir de l’observation de faits isolés et surprenants. Ce n’est que dans une phase ultérieure que l’on peut tester ces hypothèses, si cela est possible, et utiliser l’induction pour en déduire des lois, dans une démarche hypothético-déductive. La répétition rigoureuse d'une première observation, aléatoire, permet d'établir qu'il s'agit d'un fait réel, puis d'en étudier les mécanismes.

L’économie de la sérendipité

L’entrepreneur et la sérendipité

En 1997, l'économiste Daniel B. Klein, analyse la liberté d'entreprendre dans une société de marché à partir de l'article de 1950, d'Armen Alchian, bien que ce dernier n'ait pas traité directement de la théorie de l'entrepreneur. Selon ce dernier, les individus tendent à s'adapter de façon adéquate aux opportunités et les survivants sur le marché « apparaissent comme ceux qui se sont adaptés à l'environnement, alors que la vérité peut bien être que ce soit l'environnement qui les ait adoptés » Armen Alchian, 1950.

Armen Alchian utilise une métaphore balistique en expliquant que le succès ne s'explique pas par une théorie de convergence de la balle vers le centre de la cible. Le tireur couvre l'ensemble de la cible. Et, certaines balles se rapprochent plus que d'autres du centre. Les individus dans la société ont des comportements d'imitation, de risque aventureux, d'innovation, de curiosité, de créativité et d'aptitude d'essais et d'erreurs. C'est pourquoi, cette approche est qualifiée de rationalité évolutionniste car elle permet aux entrepreneurs de trouver la sérendipité, c’est-à-dire une solution meilleure que la précédente sans connaître la solution idéale au départ. Comme le définit Daniel B. Klein « La sérendipité est une découverte majeure qu'une personne ne recherchait pas, qui modifie sa propre interprétation de ce qu'il était en train de faire, et qui se révèle évidente au découvreur ». Il différencie la sérendipité, de l'épiphanie de l'économiste Israel Kirzner car elle n'est pas basée sur la vigilance (alertness) préalable ni sur l'intuition. Toutefois, c'est l'audace et le sens du risque qui font des entrepreneurs sérendipitants.

De l’utilité de rebondir sur l’erreur

Comme Israel Kirzner, Armen Alchian analyse l'erreur comme bénéfique, car un grand nombre de pionniers et de leaders ont fait des découvertes en se trompant dans leur imitation. Et Daniel B. Klein ajoute, qu'il ne s'agit pas d'un phénomène particulier et rare dans nos sociétés. « Parce que la liberté économique presse les entrepreneurs à établir des contacts et à réaliser des expérimentations avec leur environnement, elle est la meilleure pour générer la sérendipité »." S'il est certain que nombres de découvertes et d'inventions se sont produites dans un contexte d'erreur, cet aspect ne reflète pas la même attention aujourd'hui. La façon de considérer l'erreur en didactique[17] ou dans la vie de tous les jours a fortement évolué au cours du temps. Auparavant, l'erreur était sanctionnée sévèrement. Elle était synonyme de non intelligence avec son revers de représentation négative. Aujourd'hui, les erreurs sont considérées comme des indices pour comprendre le processus d'apprentissage[réf. nécessaire].

La veille informationnelle par la sérendipité

Le « zapping »

L'utilisation de la technologie, liée à la consommation des médias, est source de sérendipité : télécommande de la télévision, changement au hasard des stations de radio ou parcours de page en page sur internet. En 2005, trois chercheurs australiens, Tuck W. Leong, Frank Vetere et Steve Howard, ont fait une étude sur l'impact du shuffling, à partir du livre de J. McCarthy et P. Wright (Technology as Experience). Ils mettent en valeur la sérendipité et l'apprentissage qu'ont les individus à interagir avec la technologie.
Certains fabricants, comme Apple, ont inséré dans leur produit (iPod), un procédé qui choisit au hasard des morceaux de musique sur une liste préétablie (bibliothèque musicale). Selon leur étude, le shuffling provoque chez les interviewés, l'impression de surprises auditives « comme dans une caverne d'Ali Baba ». Ces expériences ressenties reposent sur des aspects sensuels, émotionnels, de volition et d'imagination de dialogue. Ce procédé provoque ainsi plaisirs et dépendances car il met en relation le consommateur avec une découverte non anticipée et infinie.

L’heure de l'ordinateur et de l’hypertexte

Avec le développement des TIC (Technologies de l'information et de la communication), la sérendipité a pris une dimension toute particulière dans la recherche documentaire actuelle sur ordinateur et particulièrement sur Internet. JF Smith en se basant sur les travaux de K. Merton invente le terme de « sérendipité systématique » lorsqu'un chercheur utilise la découverte de la connaissance à partir de l'outil informatique. Les chercheurs d'information n'hésitent pas à naviguer, voire à se perdre au sein des liens hypertextes pour trouver au hasard d'une page, au détour d'un lien, au cœur d'un nœud, une information leur étant utile… alors même qu'ils ne savaient pas qu'ils la cherchaient vraiment. Ainsi la notion de sérendipité prend ici tout son sens comme « Découverte, par chance ou par sagacité d'informations qu'on ne cherchait pas exactement ».

La fugacité de la sérendipité

Le problème qui se pose alors est la gestion de cette sérendipité. Dans le domaine de la recherche documentaire, la sérendipité est encouragée. Cependant, une des caractéristiques clé de la sérendipité est sa fugacité, il est quasiment impossible de retrouver le chemin qui a conduit à l'information sérendipiteuse. Il faut l'enregistrer immédiatement et l'indexer en clair systématiquement.

La prise de conscience du besoin d’information

André Tricot, spécialiste de psychologie cognitive, met en avant "la prise de conscience du besoin d'information". Il s'interroge sur les conditions et les facteurs qui poussent au besoin d'information. Pour que le processus de sérendipité se mette en place, il est nécessaire que l'acteur humain ait des connaissances préalables (méta-connaissances) et qu'il ressente une insatisfaction cognitive, c’est-à-dire qu'il doute sur le choix de sa décision. A. Fergusson, dans un article paru dans la revue Forbes en 1999, se réjouit de l'avancée des technologies, dont internet, fournissant de plus en plus d'informations. Toutefois, il met en garde sur les choix que tout individu doit réaliser. Le problème n'est pas tant ce que l'on cherche ou ce que l'on trouve mais la façon ou les chemins qui nous mènent à cette découverte. La recherche par sérendipité nous permet de prendre conscience des itinéraires pas nécessairement linéaires pour trouver une solution.

Les vocations sociales et professionnelles par la sérendipité

Le psychologue Albert Bandura a analysé l'impact que peut avoir dans nos vies personnelles (privée et professionnelles) une rencontre particulière. Ces évènements ou accidents de la vie nous ouvrent de nouvelles voies ou nous rappellent des éléments importants qui président à une décision de changement de cap. Le cadre qui décide de tout plaquer pour vivre à la campagne, l'étudiant qui suit les cours d'un enseignant mentor sont des déclencheurs de sérendipité sociale et professionnelle.

Dans le domaine artistique et sportif, les exemples sont légions. Les footballeurs (Zinedine Zidane), les chanteurs, les comédiens etc. Le chercheur Díaz de Chumaceiro a rassemblé un nombre important de cas de sérendipité dans la carrière de comédiens ou de chanteurs d'opéra.

Découvertes et inventions liées au hasard

Notes et références

  1. a, b, c, d et e Ginzburg, Carlo, « Signes, traces, pistes – Racines d’un paradigme de l’indice » in Le Débat, n° 6, 1980, pp.2-44
  2. a et b France culture - Émission Science publique, « La sérendipité : Quel rôle joue le hasard dans la science ? ». Consulté le 26 février 2011
  3. Armeno, Christoforo, 1557, (it), Peregrinagio di tre giovani, figliuoli del re di Serendippo (« Voyage de trois jeunes gens, fils du roi de Serendip »). Venice ; Michele Tramezzino
  4. Louis de Mailly, Voyages et aventures des trois princes de Serendip (réédité aux éditions Thierry Marchaisse, 2011,Les Aventures des trois princes de Serendip, suivi de "Voyage en sérendipité", édition originale commentée, comportant la lettre de Walpole et une postface sur la sérendipité)
  5. Voltaire, Zadig, chapitre III
  6. De la ville au patrimoine urbain, textes d'André Corboz choisis et assemblés par Lucie K. Morisset, Presses de l'Université du Québec, 2009, p. 28
  7. Guy Moreno, « sérendipité/fortuitude » sur portail des PME, 24 novembre 2010
  8. Huxley, Thomas (1881), « On the Method of Zadig : Retrospective Prophecy as a Function of Science », Science and Culture, Londres, 1881, pp.128-148. Cité par Carlo Ginzburg, art. cit.
  9. Social Theory and Social Structure
  10. L'Intelligence économique et concurrentielle : les yeux et les oreilles de l'entreprise, Editions d'Organisation, 1996, 2e édition 2001
  11. Gilad, Ben (1998). Business Blindspots. UK: Infonortics. (First edition, Il: Irwin-Probus, 1994)
  12. Joël Gayraud, La Peau de l'ombre, éditions José Corti, Paris, 2004, p. 235
  13. William Boyd, Armadillo, éditions du Seuil, Paris, 2008,
  14. Paul Valéry, Mélange, p.384, in Œuvre t.1, éd. La Pléiade.
  15. JAPAN NANONET BULLETIN - 18(th) Issue - 13 mai 2004.
  16. Thomas H. HUXLEY, On the Method of Zadig: Retrospective Prophecy a Function of Science, in: Nineteenth Century, 1880, vol. VII, pp. 930.
  17. ASTOLFI Jean-Pierre, L’erreur un outil pour enseigner, collection Pratiques et enjeux pédagogiques, ESF éditeur, Paris, 1997

Voir aussi

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Bibliographie

Article détaillé : Bibliographie sur la sérendipité.
  • Danièle Bourcier et Pek Van Andel (dir.), La sérendipité : le hasard heureux. Actes du colloque de Cerisy-la-salle, Éditions Hermann, 2011
  • Danièle Bourcier et Pek Van Andel. De la sérendipité dans la science, la technique, l'art et le droit : leçons de l'inattendu. L'Act mem, Chambéry, 2009
  • Louis de Mailly, Les Aventures des trois princes de Serendip, suivi de "Voyage en sérendipité" par Dominique Goy-Blanquet, Marie-Anne Paveau et Aude Volpilhac, Éditions Thierry Marchaisse, 2011

Articles connexes

  • La synchronicité est le fait qu'un évènement se produise à un moment déterminé de notre vie.
  • Providence, providentiel
  • Inversement à la sérendipité : Effet pervers, effet Shadok
  • De la même façon qu'Horace Walpole a forgé le mot “serendipity”, francisé récemment en « sérendipité », à partir de Serendip, William Boyd a inventé le terme opposé de « zemblanité » à partir du nom de la Nouvelle-Zemble (une île aride située dans l'océan Arctique, aux "antipodes" du Serendip - Sri Lanka). La zemblanité se définit comme la faculté de faire exprès des découvertes malheureuses, malchanceuses, et attendues.

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