Toponymie normande


Toponymie normande

On appelle toponymie normande l'étude de noms de lieux en Normandie ou dans les régions de Haute et de Basse-Normandie. La forte présence d'anthroponymes de Normands, ainsi que l'emploi d'appellatifs norrois et vieil anglais sur un substrat romanisé en font la spécificité et l'intérêt.

Sommaire

Historique

La toponymie normande est, pour commencer, basée sur un substrat celtique et gallo-roman conséquent, ainsi que sur une mince couche de toponymes et d'appellatifs empruntés au germanique westique notamment dans le pays de Bray. Cependant, on note comme ailleurs une prééminence des patronymes et matronymes germaniques dans la formation des noms de domaine basés sur des appellatifs romans au Moyen Âge (pour toute cette partie, se référer à toponymie française), sauf dans le pays de Caux, le Roumois, le Clos du Cotentin[1], les côtes ouest du Cotentin, la basse vallée de la Seine et les environs de Caen où les anthroponymes d'origine scandinave ou anglo-scandinave prédominent nettement. Dans certaines régions les appellatifs d'origine scandinave sont aussi nombreux que ceux d'origine romane (si l'on exclut les formations modernes bien évidemment). La densité de la colonisation par les Vikings/Normands a été notable dans ces pays du duché de Normandie, le reste du territoire ayant gardé un caractère autochtone pré-normand significatif.

La spécificité des noms en -ville

Noms de communes de France composés avec l'appellatif -ville

L'appellatif le plus répandu est le terme roman ville (domaine rural du Haut Moyen Âge), mot d'origine latine (villa) sans rapport avec une colonisation proprement romaine. L'exemple le plus anciennement cité est celui de Bourville en 715 sous la forme latinisée Bodardi villa : le domaine de Bodard(us), anthroponyme germanique qui survit dans les patronymes Bouard et Buard. Les premiers « Normands » en ont fait un large usage, tout comme les Francs avant eux. Parfois, on rencontre plusieurs toponymes contigus basés sur le nom du même personnage dans les limites d'une seule commune ou de deux communes voisines. Il arrive ainsi de voir associés : Gatteville et son étang de Gattemare ; Étoupeville (à Sotteville) et son bois d'Étoublon ; Honnaville et sa rivière de Honfleur ; Crémanville et sa rivière de Crémanfleur ; Muneville-sur-mer et son ruisseau Le Mulambec ; Cideville et Cidetot ; Hattenville et Hattentot ; Appeville et Aptot (et Aptuit) ; Iville et Vitot ; etc.

M. François de Beaurepaire[2] a émis l'hypothèse d'un lien familial entre propriétaires de domaines fonciers, lorsque que l'on identifiait une même unité linguistique au sein de toponymes (en -ville ou non) situés à proximité les uns des autres. En effet, on peut remarquer que dans quelques cas, des éléments anthroponymiques germaniques analogues se trouvent dans des noms de domaines contigus, par exemple: Heudebouville, Fontaine-Heudebourg et Heudreville-sur-Eure. On constate que l'élément de base des anthroponymes ci-dessus est le germanique hild. Or, on sait par ailleurs que ces unités linguistiques se transmettaient par filiation de génération en génération chez les Germains. On peut donc supposer qu'il s'agissait de membres d'une même famille. Le même système de dérivation lexicale a peut-être existé chez les Anglo-Saxons, ce qui pourrait expliquer la proximité d'Allouville-Bellefosse, d'Alvimare et d'Alvimbusc, formés respectivement avec les noms Æthelwold et Æthelwin/ Alwin sur la base du même thème æthel.

Le même auteur[3]remarque que le nom de personne associé à l'appellatif -ville n'est jamais au cas régime, comme on peut le voir ailleurs. Par exemple, le nom d'homme germanique Boso extrêmement fréquent dans cette province, apparaît toujours sous la forme « Beuze- » comme dans les nombreux Beuzeville, typiques de l'aire normande, alors qu'ailleurs on trouve Bouzonville, Bouzanville, etc. avec la désinence -on caractéristique du cas régime de ce type de nom de personne[4].

Nombre de ces toponymes en -ville sont basés sur un nom de personne analogue, le plus souvent norrois, de sorte qu'il existe de nombreux homonymes vrais. On ne compte plus les Colleville ; les Amfreville Page d'aide sur l'homonymie ; les Tocqueville Page d'aide sur l'homonymie ; les Tourville Page d'aide sur l'homonymie ; les Touffreville Page d'aide sur l'homonymie ; les Trouville ; les Bretteville Page d'aide sur l'homonymie ; les Beuzeville ; les Épreville; les Auzouville ; les Sotteville et les Grainville, que l'on ne rencontre pas à l'extérieur des frontières historiques du Duché de Normandie.

À noter également la rareté des noms en -ville, construit avec un adjectif ou un appellatif. On trouve bien quelques Belleville, Neuville, Granville, Longueville et Hauteville, formés avec les adjectifs romans « belle » « neuf », « grand », « longue » et « haute »[5], mais c'est à peu près tout.

On peut enfin souligner que la Normandie est avant la Lorraine francophone, la région où se concentre le plus grand nombre de formations en -ville (Cf. carte ci-dessus). On estime à 20 % environ, le nombre total des communes de Normandie formées avec l'élément -ville.

Description d'appellatifs proprement normands

Dans les différents pays normands cités ci-dessus, on retrouve d'innombrables noms de communes ou de lieux-dits composés avec des appellatifs norrois ou vieil anglais caractéristiques.

Formes romanes d'appellatifs issus du norrois ou du vieil anglais

NB : Sans rapport direct avec le latin vicus qui a donné les finales -vy ou -vic également, et dont il n'existe qu'une seule occurrence assurée en Normandie : Neuvy-au-Houlme. Ainsi, Vicques peut être expliqué par le vieil anglais wic, anglais dialectal wick (village, hameau, ferme ) lui-même d'origine latine, et qui explique le maintien de l'occlusive [k] dans Vicques.

Adjectifs norrois et vieil anglais en composition dans les toponymes

Ils sont plus rares que les appellatifs et les noms de personne.

  • breidr « large, grand » dans Brestot (Breitot v. 1080, homonymie avec Bratoft, jadis Breitoft GB), Brétot, Bréhoulles, Bréhoulle, Brévy, Brévolle, Brébec et Brémare.
  • burning « brun » ou « bringe » en dialecte dans Brennetuit
  • djupr « profond » ou son équivalent vieil anglais deop dans Dieppe, Saint-Vaast-Dieppedalle, Dieppedalle (Canteleu) et Dipdal.
  • engelsk « anglais », adjectif à la fois scandinave et roman, forme normande -esque équivalent de l'ancien féminin français des adjectifs de nationalité en -ois, français -esche, -èche dans les Anglesqueville (jadis Englesqueville) et Englesqueville de Normandie, situés dans la zone de colonisation anglo-scandinave.
  • ful « sale » dans Fultot ; Foulbec et le Fouillebroc.
  • great vieil anglais pour « grand » dans Grétain.
  • hol « creux » dans les nombreux Houlbec et Houlgate (chemin creux), rue Catteholle (anc. à Caen)
  • kaldr « froid » dans Caudebec et Caudecotte
  • langr « long » dans Lanquetot (cf. Langtoft, GB) et Lanquetuit (nom de différents lieux-dits, conservé comme patronyme, ex : Longtuit (jadis Lanquetuit)), le Val Landal (jadis Lenguedale 1245, Cf. Langdal N et DK .)
  • litill « petit » dans Lilletot (Cf. Lilletofte DK) et Lillebec (écrit aussi fallacieusement Lislebec, lieu-dit à Pont-Audemer)
  • raudh « rouge » dans le Robec, rivière de Rouen
  • stur « grand » dans Etretat et Eturqueraye

Noms d'arbres norrois et vieil-anglais en composition dans les toponymes

  • aeppel (vieil anglais), « pomme ». Il s'agit probablement d'un collectif pour "pommiers" dans Auppegard (Appelgart v. 1160 ) et Épégard (jadis Alpegard), composé avec l'appellatif norrois gard (cf. Applegarth Town, Appelgard v. 1160, GB, Yorkshire)
  • epli en norrois, danois moderne æble, dans Yébleron (jadis Eblelont)
  • boki (norrois) « hêtres » dans Bouquelon (nombreux toponymes) et plusieurs Bouquetot, très nombreux au nord-est de la Normandie ou cet arbre est plus commun qu'à l'ouest. En concurrence avec les types romans : Fy ; Fay ; Foutelaye de foutel « hêtre » en dialecte. Le nom de lieu « Hêtraie » est rare car « hêtre » est d'origine flamande et moderne.
  • eiki (norrois) « chênes » dans Yquelon ; Iclon et Yquebeuf. Dans la zone de diffusion des toponymes scandinaves, on trouve aussi la forme romane du normand septentrional Quesney ou Quesnay, dont Eiki-lundr constitue l'équivalent norrois.
  • eski (norrois) « frênes » très fréquent, peut-être à cause de son importance dans la mythologie scandinave dans tous les Ectot (jadis Esketot) ; Hectot parfois (cf. Eastoft GB, jadis Esketoft) et Hecquemare à Illeville-sur-Montfort.
  • lindi (norrois) « tilleuls » dans Lindebeuf et les Lintot
  • pyriġ (vieil-anglais) « poirier » dans les Prétot
  • salh (vieil anglais) « saule » dans Sahurs (jadis Salhus)
  • selja (norrois) « saules » dans Seltot (Cf. Selletoft DK), Silleron
  • weliġ, wiliġ (vieil-anglais) « saule » dans Villequier

Autres éléments

  • *fiskigaðr « enclos à poisson ». composé de fiskr, poisson, que l'on retrouve peut-être dans Fiquefleur (Ficquefleu 1221) « cours d'eau poissonneux » [?] et gaðr, enclos, que l'on décèle dans Auppegard ou Épégard (cf. ci-dessus). É. Ridel a tracé la carte de ce toponyme le long des côtes normandes[12] . Le terme est attesté comme nom commun en 1030 à Dieppe dans une charte de Robert le Magnifique sous la forme latinisée fisigardum, il devait donc traduire le terme dialectal *fisigard d'après E. Ridel[13]. Un lieu Figart est mentionné à Fécamp en 1238 et de nos jours, la carte du littoral indique un rocher Figar à Lion-sur-Mer et un autre connu oralement Figard, jadis noté, mais de localisation imprécise à Agon-Coutainville. Le terme est parallèle à l'Islandais fiskigarður « structure de bois qui permet de faire sécher le poisson ». On trouve aussi le toponyme Fishgarth dans le Cumberland (GB).
  • vǫllr « plaine » dans Brévolle [?] (sans forme ancienne), le premier élément serait le vieux norrois breidr « large » déjà reconnu dans Brestot, Brébec, Brémare, Brévy, Bréhoulle et Brébœuf, toujours associé à un appellatif norrois.

Formes romanes au pluriel d'appellatifs issus d'un pluriel anglo-scandinave

  • Boos de Both(a)s pluriel du norrois buth / both (qui a donné l'élément -beuf) ; dans les Boos (cf. Booths, Yorkshire).
  • Ecalles de *Scalas pluriel du norrois skali ou du vieil anglais scala « habitation temporaire » (qui a donné l'élément -écal-) ; dans Foucart-(Escalles), Estouteville-Écalles, Écalles-Alix, Villers-Écalles, (cf. nombreux Scales au nord de l'Angleterre).
  • Eslettes de Slett(a)s pluriel du norrois sletta « terrain plat »  ; dans Eslettes (cf. DK Sletten, mais GB Sleights).
  • Tôtes ou Tostes de *Topt(a)s pluriel de Topt (qui a donné l'élément Tot) ; dans Tôtes et Tostes (cf. GB Tofts).
  • Veules de Well(a)s pluriel de wella « source, cours d'eau » (qui a donné l'élément el(le)- dans les Elbeuf, jadis Welleboth et Rouelles, Jadis Rodewella 1035, comparable aux Rothwell anglais) ; dans Veules-les-Roses (Wellas 1025, cf. GB Wells).

D'autres restent encore à déterminer.

Localisation

Ces appellatifs ne se retrouvent quasiment pas au sud de la Normandie, loin des centres côtiers, dans des régions boisées restées peu peuplées au Moyen Âge (sud du pays d'Auge, sud de l'Orne, pays d'Ouche, Bocage…). Bizarrement, le Bessin, qui a une importante façade maritime, présente une faible toponymie scandinave (sauf sur une étroite bande côtière), alors que les noms celtiques et de domaines gallo-romains en -*(I)-ACU (du celtique -(i)āko-[14] , terminaison en -y, -ay) y sont pléthoriques, seule la microtoponymie y a un caractère nettement anglo-scandinave. Il en existe aussi quelques exemples dans l'Avranchin, région très riche en toponymes celtiques et gallo-romans (suffixe -*ACU en -ey) par ailleurs.

Microtoponymes normands après l'an Mil

L'affermissement du dialecte normand dans l'ancien duché a fait évoluer les toponymes décrits ci-dessus jusqu'à leur forme actuelle. Il est à déplorer qu'une lecture parfois littéraliste de l'orthographe ancienne les déforme phoniquement : l'exemple de Cosqueville ou Isneauville, dont l' < s > ne se prononçait plus, ou encore Sauxemesnil qui se prononce /sosmeni/ ; Menesqueville dont l' < s > purement graphique indiquait la prononciation /ê/.

Les normands de l'époque ducale ont nommé les lieux avec les mots de leurs propres parlers, comme n'importe quel habitant de n'importe quelle région. C'est pourquoi, notamment au nord de la ligne Joret, on rencontre un certain nombre de toponymes du type :

Parmi les microtoponymes normands, on trouve (liste au singulier) :

  • le Bec
    • le Becquet
  • la Boëlle
  • le Bos / Bosc
    • le Bosquet
  • la Brière
  • les Brûlins
  • la Bucaille
  • le But
  • la Butte
  • le Buisson
  • le Camp
  • la Capelle
  • le Câtelet
  • la Cavée
  • la Croûte
  • le Coisel
  • le Costil ("s" muet)
  • la Cotte
  • le Coudray
  • la Delle
  • la Devise
  • le Dicq
  • le Douet
  • le Ferrage
  • la Flague
  • le Foc / Fouc (le "c" est muet)
  • la Foëdre
  • la Fosse
  • le Fossé
  • la Haise
  • le Hamel
  • la Haule
  • la Haye
  • la Hougue
    • le Houguet / la Houguette
  • le Hommet
  • le Hutrel
  • la Lande
  • la Londe
  • la Mare
  • le Ménage
  • le Mesnil ("s" et "l" muets)
  • la Mielle
  • la Mouche
  • la Noé / Noue
    • la Nouette
  • l'Oraille
  • la Pérelle
  • la Planque / Planche
  • le Plessis
  • le Prail / Praël
  • le Quesne
    • le Quesnay
  • la Rairie
  • la Ramée
  • la Roque
    • la Roquette
  • le Theil
  • le Tot
  • le Tronquay
  • la Varde
  • la Vente

Toponymie normande et anthroponymie

La fréquence des anthroponymes scandinaves, anglo-scandinaves et anglo-saxons dépasse nettement le cadre des appellatifs de même origine, puisque la plupart des noms de personnes scandinaves, anglo-scandinaves ou anglo-saxons se trouvent associés à des appellatifs romans d'origine latine (type : -ville ; -mesnil- ; -val ; -mont ; etc.)

Nom de personne scand. surnoms en [i]

appellatif norrois / appellatif roman.

Pour ne citer que les plus fréquents.

Autres anthroponymes norrois

D'autres noms de personne se trouvent presque exclusivement associés à des appellatifs romans.

Anciens prénoms ayant donnés des noms de famille normands

Il en existe quelques autres encore…

Les noms de personne typiquement anglo-scandinaves ou anglo-saxons attestés dans la toponymie normande

noms en -a
composés avec l'élément stān (pierre)
  • Æthelstan, forme réduite Alestan dans Lestanville (Calvados) anciennement Alestanvilla 1195. cf. L'Etantot (Seine-Maritime), anciennement Alestantot.
  • Dunstan dans Dénestanville (Dunestanvilla 1142)
  • Leodstan ou Leofstan , forme réduite Lestan dans Lestanville (Seine-Maritime) et Létantot.
  • Winstan anglais mod. Winston dans Vénestanville (Wenestanvillam XIIe siècle).
composés avec l'élément man (homme) ou le scandinave maðr de même sens
autres composés

Noms de baptême associés à des appellatifs scandinaves

Il en existe quelques-uns, mais ils sont beaucoup plus rares que les formules "nom d'homme norrois + appellatif roman". Peut-être résultent-ils du baptême d'hommes scandinaves ayant pris un autre patronyme comme Hrolfr (Rouf, Rou, Rollon), comte de Rouen, baptisé sous le nom de Robert.

Certes, cette liste n'est pas exhaustive, mais elle donne un aperçu de l'importance de la colonisation anglo-scandinave en Normandie à partir du Xe siècle. De plus, la répartition de ces toponymes ne donne aucune idée du nombre de colons par rapport à la population autochtone. Toujours est-il que les régions du sud du pays ont toujours été peu peuplées, comparées à celles du nord ou se trouve la majorité de ces toponymes.

Le problème des noms de lieux bretons et des Bretteville

Léon Fleuriot écrit que « la Normandie est particulièrement riche en toponymes bretons. Il y aurait là un sujet de recherches. On a signalé qu'autour de Saint-Samson-de-la-Roque (Pentale), nous trouvons Saint-Thurien et trois Saint-Maclou. Villers-Canivet et Saint-Pierre-Canivet dans le Calvados (Quenivetum en 1150, Kenivet en 1195) peuvent contenir l'anthroponyme vieux breton Catnimet, aujourd'hui Canevet. » [15]

Rappelons que cet auteur cherche à mettre en évidence un flux migratoire breton de la Grande-Bretagne vers la Normandie entre les IVe et VIe siècles .

Ses affirmations appellent trois remarques : d'une part, le culte de saints bretons n'implique pas une colonisation bretonne, pas plus que le culte de saints italiens (cf. Saint-Cénery-le-Gérei) ou le culte de saints irlandais (cf. Saint-Saëns) n'impliquent celles d'italiens ou d'irlandais à la même époque. Certes, les futurs saints peuvent avoir été présents, souvent individuellement, où bien ce culte peut-il n'être lié qu'à la simple possession de reliques. D'autre part, Canivet s'explique aussi bien phonétiquement par la forme normande de chanvre, jadis aussi chanve, issu du bas-latin canava (fem.) et cannapus (masc.) suivi du suffixe -etu(m)[16],[17]. Quant à la graphie avec K, elle est souvent utilisée dans la documentation propre à la Normandie ducale, et au-delà en ancien français. Même remarque pour Carnet (Avranchin, Kerneth 1151, Chernetum 1168), qui n'est pas un nom breton isolé en Ker-, mais plus vraisemblablement un ancien *Carnate gaulois « lieu où il y a des pierres » ou un ancien *CARPINETU gallo-roman « endroit où poussent des charmes »[18].

On distingue bien quelques quelques patronymes bretons à la mode (Harscouët dans Saint-Hilaire-du-Harcouët ou Meurdrac dans Courtonne-la-Meurdrac), surtout dans l'Avranchin, mais qui remontent là-encore à la Normandie ducale.

Bretteville est une formation médiévale de type Brete vil(l)e « domaine rural ou village breton ».

De nombreux auteurs identifient l'existence de cet archétype toponymique (9 communes ou anciennes paroisses, ainsi que de nombreux hameaux) à une colonisation bretonne sur les côtes normandes, contemporaine à celle de l'Armorique.

Léon Fleuriot[19] compte en tout 19 Bretteville, dont 4 seulement dans le Cotentin, et affirme qu'il n'y a « aucune raison de supposer une colonisation bretonne entre Bayeux et la Seine à la fin du IXe siècle ». Pour lui ils sont « en rapport avec les premières vagues de migrations bretonnes du IVe au VIe siècles » (en italique dans le texte).

Or, François de Beaurepaire constate[20] que l'on peut fixer comme dates les plus anciennes pour les toponymes en -ville de la Seine-Maritime et de la Manche, le VIIe ou VIIIe siècle (cf. ci-dessus). En outre, il fait observer qu'ils sont tous situés dans la zone de diffusion des toponymes anglo-scandinaves (tout comme les Anglesqueville et Englesqueville « domaine rural anglais » contigüs)[21]. De plus, il n'y en a aucun dans l'Avranchin, zone pourtant contiguë de la Bretagne nord (où les spécialistes discernent nettement la présence de toponymes brittoniques jusqu'à l'ouest du Couesnon). Ernest Nègre note[22] que l'hypothèse de François de Beaurepaire est « la plus invraisemblable » sans toutefois donner de raisons. Toujours est-il, qu'outre l'anomalie d'une datation des formations en -ville antérieurement à la fin du VIe siècle, on ne voit pas pourquoi les immigrés bretons des premières vagues qui ont touchés l'Armorique, auraient systématiquement évité l'Avranchin (aussi quasiment exempt de toponymes norrois) pour ne s'installer que dans les seules zones de futur peuplement anglo-scandinave. Il s'agit donc bien plutôt d'immigrés arrivés de Grande-Bretagne avec les colons nordiques.

Notes et références

  1. Cantons de Valognes, Saint-Sauveur-le-Vicomte et Bricquebec
  2. François de Beaurepaire (préf. Marcel Baudot), Les Noms des communes et anciennes paroisses de l'Eure, Paris, A. et J. Picard, 1981, 221 p. (ISBN 2-7084-0067-3) (OCLC 9675154) 
  3. François de Beaurepaire, in Les Noms des communes et anciennes paroisses de la Seine-Maritime, éditions Picard, 1979.
  4. Certains auteurs ont d'ailleurs émis l'hypothèse que la fréquence de ce nom de personne a pu être renforcée par l'existence d'un anthroponyme norrois Bósi qui lui ressemble phonétiquement, mais dont le sens est tout autre. Le nom de famille Beux est fréquemment attesté dans le pays de Caux, par contre, jusqu'à époque récente les patronymes Boson, Bozon Page d'aide sur l'homonymie et Beuzon ne semblent pas être attestés en Normandie, à quelque exception près (ex. : Nicole Bozon, écrivain anglo-normand, dont l'origine géographique n'est pas assurée).
  5. Il n'y a aucun exemple de nom en -ville associé à un adjectif norrois ou vieil anglais.
  6. L'élément *-tonne fréquent dans le Roumois (Brotonne, Hautonne, Martonne) est probablement d'origine norroise: tuna dans Sigtuna, Fjelltuna, Haugtuna, etc..
  7. D’après René Lepelley, cité par Jacqueline Vastel, La fondation de Cherbourg, 1998 [En ligne sur le site de la ville de Cherbourg-Octeville]
  8. Dans Écalgrain (sans forme ancienne), il s'agit plutôt du nom de personne norrois Skallagrímr, puisqu'un appellatif (skali) peut difficilement précéder un nom de personne (Grímr) dans le mode de composition norrois
  9. Dans Escalleclif, il s'agit plutôt du nom d'homme scandinave Skalli, puisque l'on trouve le manoir d'Escolleville à côté. Cf. François de Beaurepaire, ouvrage cité.
  10. Frédéric Durand, Les Vikings, Paris : P.u.F., 1965, p. 38.
  11. Dominique Fournier, Explication de l'élément -hou' dans Wikimanche
  12. L'héritage maritime des Vikings en Europe de l'ouest, Presses universitaires de Caen 2002. p. 364.
  13. Op. cité
  14. Pierre-Yves Lambert, La Langue gauloise, édition errance 1994.
  15. Léon Fleuriot, Les origines de la Bretagne, éditions Payot, 1980, p. 103.
  16. Ernest Nègre, op. cit.
  17. René Lepelley, op. cit..
  18. Dominique Fournier, Wikimanche : Carnet.
  19. Léon Fleuriot, op. cit., pp. 102 - 103.
  20. François de Beaurepaire, Les noms des communes et anciennes paroisses de la Manche, éditions Picard, 1986, p. 37.
  21. Les noms de lieux anglo-saxons contenus dans la toponymie normande, Annale de Normandie 10, 1960, p. 312.
  22. Ernest Nègre, Toponymie générale de la France, vol. II, Librairie Droz, 1990, p. 1010.

Sources

Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article : Ouvrage utilisé comme source pour la rédaction de cet article

  • François de Beaurepaire (préf. Marianne Mulon), Les Noms des communes et anciennes paroisses de la Seine-Maritime, Paris, A. et J. Picard, 1979, 180 p. (ISBN 2-7084-0040-1) (OCLC 6403150) 
  • François de Beaurepaire (préf. Marcel Baudot), Les Noms des communes et anciennes paroisses de l'Eure, Paris, A. et J. Picard, 1981, 221 p. (ISBN 2-7084-0067-3) (OCLC 9675154) 
  • François de Beaurepaire (préf. Yves Nédélec), Les Noms des communes et anciennes paroisses de la Manche, Paris, A. et J. Picard, 1986, 253 p. (ISBN 2-7084-0299-4) (OCLC 15314425) 
  • Albert Dauzat et Charles Rostaing, Dictionnaire étymologique des noms de lieu en France, Librairie Guénégaud, Paris, 1989 (ISBN 2-85023-076-6)
  • René Lepelley, Dictionnaire étymologique des noms de communes de Normandie, Presses Universitaires de Caen, 1996 (ISBN 2-905461-80-2)
  • L'Héritage maritime des Vikings en Europe de l'ouest, Colloque international de la Hague, sous la direction d'Elisabeth Ridel, Presses Universitaires de Caen, 2002 (ISBN 2-84133-142-3)
  • Jean Renaud, Les Vikings et la Normandie, éditions Ouest-France université, 1989 (ISBN 2-7373-0258-7)
  • Louis Guinet, Les Emprunts gallo-romans au germanique : du Ier à la fin du Ve siècle, éditions Klincksieck, 1982
  • T. F. Hoad, English Etymology, Oxford University Press, 1993 (ISBN 0-19-283098-8)
  • A. H. Smith, English Place-names Elements, 2 volumes, Cambridge, 1972
  • W. Laur, Historisches Ortsnamenlexikon von Schleswig-Holstein, Karl Wachholtz Verlag, 1992 (ISBN 3-529-02726-X)
  • Georges Bernage, Vikings en Normandie, Éditions Copernic, 1979 (ISBN 2-85984-046-X)
  • Dominique Fournier, Dictionnaire des noms de rues et noms de lieux de Honfleur, éditions de la Lieutenance, Honfleur 2006.

Lien externe


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