Totem et Tabou


Totem et Tabou

Totem et tabou est un ouvrage de Sigmund Freud, publié en 1913 sous le titre original allemand de Totem und Tabu.

Ce texte est, avec sa suite logique Moïse et le Monothéisme[1] (1935-1939), l'un des ouvrages de Freud qui s'intéresse au collectif.

S'intéressant à la formation du tabou et au rôle du totem dans les sociétés dites « primitives », Freud va finalement établir des liens entre la psychopathologie des névroses de l'homme « civilisé », les cultures primitives et le développement psychique de l'enfant : à chaque stade psychosexuel correspond une vision du monde « primitif » et l'étiologie d'une pathologie mentale.

Mais sur un plan plus général, Freud souhaite établir une véritable théorie de la culture en rapport avec la psychanalyse, s'appuyant sur les monographies et récits de voyages à sa disposition à l'époque.

Cet ouvrage a suscité en son temps une grande polémique, au sujet de l'universalité de la psychanalyse et de ses concepts, en particulier du complexe d'Œdipe. Thomas Mann fait l'éloge de Totem et Tabou, il écrit : « [ce livre] nous incite plus qu'à une simple méditation sur l'effroyable origine psychique du phénomène religieux et sur la nature profondément conservatrice de toute réforme[2] ».

Sommaire

Plan du livre

  1. La peur de l'inceste
    1. Le système totémisme
    2. Les classes matrimoniales
  2. Le tabou et l'ambivalence des sentiments
    1. Le tabou
    2. Le regard du psychanalyste
  3. Animisme, magie et toute puissance des idées
    1. L'animisme
    2. Les deux groupes d'actions magiques
    3. Le regard du psychanalyste
  4. Le retour infantile du totémisme
    1. Le totem
    2. Hypothèse sur l'origine du totémisme

Le mythe fondateur de Totem et tabou

Freud, s'inspirant d'une conviction de Darwin, suppose à l'origine de l'humanité une horde primitive, groupement humain sous l'autorité d'un père tout-puissant qui possède seul l'accès aux femmes. Il présuppose alors que les fils du père, jaloux de ne pouvoir posséder les femmes, se rebellèrent un jour et le tuèrent, pour le manger en un repas totémique.
Une fois le festin consommé, le remords se serait emparé des fils rebelles, qui érigèrent en l'honneur du père, et par peur de ses représailles, un totem à son image.
Afin que la situation ne se reproduise pas, et pour ne pas risquer le courroux du père incorporé, les fils établirent des règles, correspondant aux deux tabous principaux : la proscription frappant les femmes appartenant au même totem (inceste) et l'interdiction de tuer le totem (meurtre et parricide).

Parallèle entre totémisme et sexualité infantile

Freud part d'une interrogation première : pourquoi les interdits du meurtre et de l'inceste sont-ils si centraux dans les cultures humaines, au point d'être au-delà de toute loi écrite ?
Il s'appuie aussi sur une théorie en vogue en son temps, qui présume que "l'ontogénie reproduit et contient la phylogénie" : c'est-à-dire : l'embryon répète toutes les étapes de l'évolution depuis le poisson jusqu'au primate. Freud peut ainsi effectuer ces parallèles entre enfance et culture, et entre culture et psychopathologie.

Freud compare alors le monde "primitif" (tel qu'il le voit à partir du mythe de la horde) et le développement de l'enfant ainsi que les stades psychosexuels qu'il a dégagés de ses analyses.

  • L'inceste fait pendant à l'interdiction faite par le père d'accéder à la mère, sous peine de castration (qui origine le complexe d'Œdipe).
  • Le tabou du meurtre correspond à l'interdiction de tuer le père pour s'approprier la mère et fait appel à la notion de l'Hilflosigkeit (traduite comme le "désaide").

L'Hilflosigkeit serait selon Freud l'état de désaide, de détresse solitaire de l'enfant en cas d'abandon des parents, de son abandon affectif. L'enfant étant un être prématuré, il est dans l'incapacité de subvenir à ses propres besoins, et a donc besoin du père (traditionnellement considéré comme le pourvoyeur de sécurité) pour survivre physiquement et psychiquement.
Le meurtre du père le priverait de cet aide et le laisserait démuni, une représaille à laquelle ne souhaite pas s'exposer le petit garçon, qui de fait renonce à sa mère.

De même, totémisme et animisme seraient selon Freud la preuve de la croyance des "primitifs" en la toute-puissance de leur pensée, de leur utilisation de la pensée magique, faisant donc un rapprochement avec le narcissisme (qu'il ne théorisera que l'année suivante) et le stade anal (qui a une prédilection avec la pensée magique).

Parallèle entre « société primitive » et psychopathologie

Freud compare donc l'évolution des croyances humaines et les pathologies mentales, partant du présupposé psychanalytique usuel que l'étiologie psychopathologique prend place dans l'enfance et la première enfance.

Ainsi, dans l'exercice de la pensée magique et des rites totémistes et animistes, Freud repère une similitude avec les rites obsessionnels destinés à écarter l'angoisse ou à empêcher l'explosion de sa haine inconsciente (en raison d'une fixation au stade anal à l'abord d'un complexe d'Œdipe problématique).

Si les « sauvages » totémistes décrits par Freud sont culturellement au stade anal, les occidentaux seraient au stade phallique, développant la problématique de la castration.

Une théorie de la culture

Le repas totémique comme fondement de la culture

La culture est donc née sous les auspices du meurtre et de l'inceste.

Les deux tabous universels de l'inceste et du meurtre proviendraient donc de cet assassinat originel, suivi de remords, cet acte que l'enfant se contente de fantasmer avant de le refouler, et de lui aussi intégrer sous forme d'instance morale (ultérieurement appelée Surmoi) les deux interdits principaux.

Afin d'expliquer cette transmission psychique d'interdits culturels, Freud utilise ici la théorie de Lamarck de conservation et transmission des caractères acquis (réfutée depuis par la communauté scientifique) : le festin primitif resterait donc en quelque sorte une sorte de mémoire phylogénétique, expliquant l'universalité du complexe d'Œdipe.

La culture selon Freud

Pour Freud, culture et psychique sont en interaction : s'il n'y avait pas de culture (relayée par les interdits parentaux) nous vivrions dans le domaine de la jouissance (concept interprétatif lacanien: référence freudienne exacte à rechercher) immédiate.
La culture serait donc ce qui nous pousse à nous défendre contre nos pulsions, à y renoncer, en échange de dédommagements que Freud expose dans L'Avenir d'une illusion.

L'idée de Freud est que les sociétés humaines parcourent un chemin linéaire et similaire, comportant un départ et donc une fin : il suppose ainsi que les sociétés totémiques et animistes sont des "enfants", des sociétés enfants par rapport aux civilisations monothéistes, plus avancées sur l'échelle des cultures.
Freud présume donc que le passage du totémisme et du polythéisme au monothéisme de type judéo-chrétien, avec cette nouvelle figure paternelle toute-puissante et unifiée résulte de ce développement linéaire de la culture, et constitue donc un pas de plus vers l'âge adulte culturel.

La polémique autour de Totem et tabou

L'universalité de la psychanalyse

L'ouvrage pose la question (toujours ouverte) de l'universalité des concepts psychanalytique, et de la pertinence de leur application aux cultures différentes de la nôtre.
Freud présuppose en effet que les moments fondamentaux constitutifs de la psyché sont universels, comme le complexe d'Œdipe.
Bronislaw Malinowski, dans La sexualité et sa répression dans les sociétés primitives (1921) fait état de ses arguments contre cette hypothèse. La société Trobriandaise possède une structure de parenté dite matrilinéaire, système dans lequel l'enfant "appartient" à la lignée maternelle. Une des conséquences est la place particulière prise par l'oncle maternel dans la vie sociale de l'enfant. Sensible aux arguments de Malinowski, Freud a chargé Géza Róheim, ethnologue et psychanalyste hongrois, d'une mission sur le terrain afin d'étudier ces objections. Les travaux de Róheim démontrent que s'il est manifeste qu'une partie des motions haineuses sont portées sur l'oncle maternel, il n'en est pas moins vrai que la problématique oedipienne intègre le père biologique. L'enfant grandit avec ce dernier et ce n'est qu'à l'âge de 7-8 ans que l'influence sociale de l'oncle maternel prend réellement effet. Le complexe d'Œdipe conserve son statut de complexe nucléaire.

La pertinence du mythe freudien de la horde

La non pertinence

Le mythe qui est la clé de voute de Totem et tabou est depuis longtemps réfuté par la communauté scientifique[réf. nécessaire]. La horde primitive vue par Freud n'a pas existé, ce qui pose la question de la validité des assertions de Totem et tabou.
De même, comment imaginer le remords à l'origine de la culture, donc du langage et de la croyance si culture il n'y avait pas ? Le mythe freudien serait donc tautologique.

Si ces critiques envers le modèle de la horde et donc certaines positions défendues dans Totem et tabou sont relativement acceptées par la communauté psychanalytique[réf. nécessaire], il semble que les parallèles énoncés plus haut conservent encore leur valeur théorique.

La pertinence

On notera que Freud s'est peu intéressé aux politiques. Son mythe est un mythe qui explique, plus, l'origine des sociétés religieuses, que les sociétés démocratiques. Par contre, les sociétés peu évoluées, comme les sociétés mafieuses, par exemple, ou les sociétés autoritaires et dictatoriales ressemblent beaucoup à ce que Freud essaye de décrire : haine et grande crainte envers le grand-père mafieux qui dispose, bien souvent, de femmes, d'argent et qui a un énorme pouvoir qui impose le respect. Freud s'est intéressé à ce qui fait la trame de bon nombre de films : sexe, violence, réunion des hommes, meurtre, jalousie, frustration, angoisses, femme fatale, envie d'argent, envie de pouvoir etc etc. Freud essaye surtout de retrouver tous ces éléments dans un même roman. La science est incluse dans la culture, peut-elle en faire la critique sans se tromper d'objet ?

Les autres textes de Freud où il aborde la question des liens de l'individu à la société

Même si ce texte de Totem et tabou est posé par Freud comme étant au fondement de toutes les « organisations sociales, restrictions morales, religions », il y a d'autres textes où il étudie également les rapports de l'individu à la foule, comment en tant que sujet il a à s'y intégrer, à en accepter les lois, non sans mal, ni sans révolte. On peut citer : Malaise dans la civilisation, L'avenir d'une illusion qui interrogent spécifiquement les fondements du sentiment religieux et de son « destin », mais surtout l'incontournable Psychologie des masses et analyse du moi. Dans l'après-coup (au sens « rétroactif » d'une interprétation « anachronique » de l'histoire), on peut trouver en effet dans ce dernier texte, de façon « prémonitoire », un pressentiment analytique et observateur de ces extraordinaires rassemblements de foules nazies, exaltées à la voix d'un leader, d'un « Führer » : au moment métapsychologique d'analyse par Freud du fonctionnement de l'Idéal du moi pour les individus pris dans le tissu social.

Notes

  1. La seconde traduction française révisée porte le titre de "L'homme Moïse et la religion monothéiste" - Freud ayant employé en allemand dans son titre le mot der Mann qui désigne « l'homme » de sexe masculin.
  2. Dictionnaire de la psychanalyse, Roudisneco et Plon, p. 661.

Bibliographie

Voir aussi

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