Augustin ou le Maître est là


Augustin ou le Maître est là
Augustin ou le Maître est là
Auteur Joseph Malègue
Genre Roman
Version originale
Titre original Augustin ou le Maître est là
Éditeur original Spes
Langue originale français
Pays d'origine Drapeau de France France
Lieu de parution original Paris
Date de parution originale 1933
Version française
Nombre de pages Tome I : 381 pages, Tome II : 527 pages
Chronologie
Pierres noires. Les classes moyennes du salut (1958. Posthume.)

Augustin ou le Maître est là, premier roman de Joseph Malègue, raconte l'enfance, l'adolescence, la jeunesse, le premier âge mûr, l'amour éperdu d'Augustin Méridier, né dans les vingt dernières années du XIXe siècle, fils d'un professeur de Lycée d'une préfecture de province (en laquelle il est aisé de reconnaître Aurillac, chef-lieu du Puy-de-Dôme). Malègue portait en lui ce roman dès sa jeunesse comme l'atteste le Registre bleu où Malègue tint son journal londonien du 21 décembre 1911 au 11 février 1912 et où il écrit une nouvelle dont le titre est La Pauvreté, dont le héros s'appelle Michel puis Augustin Méridier: « Nous possédons bien ici, la première esquisse d'Augustin[1]. » Entamé plus radicalement plus tard, en 1921, le manuscrit est remis à son ami Jacques Chevalier en 1930 qui ne lui trouve pas d'éditeur, de sorte qu'il est édité à compte d'auteur en février 1933.

C'est un succès considérable. Les 900 pages de Malègue décrivent le destin d'un homme exceptionnellement intelligent, touché par une éducation catholique qui pénètre jusqu'à l'intime de sa personne, le cœur au sens pascalien. Premier au Concours général, Augustin sera cacique au terme de l'année préparatoire à l'Ecole normale supérieure. Sa Foi profonde, l'évolution générale de la culture contemporaine l'ébranle. Pas seulement au plan intellectuel. Une protestante américaine, Elizabeth Michaël, a parlé de cet ébranlement comme d'une agonie[2].

Quand Augustin monte à Paris faire ses études, on est en pleine crise moderniste. Pour Emile Poulat le modernisme n'est pas seulement une crise de l'Église, mais une crise: « dont les incidences religieuses frappaient les moins avertis par leur négativité : tandis que le peuple des villes et des campagnes se détache de la religion ancestrale, la culture se soustrait au contrôle traditionnel de l'Église et la concurrence même sur son propre domaine en opposant « les sciences religieuses » aux « sciences sacrées[3] » En 1996, Geneviève Mosseray écrit dès lors que, s'il s'enracine dans la crise moderniste, ce drame demeure actuel : «  Il s'agit là (...) de problèmes récurrents, concernant les rapports entre la foi et la raison, et plus largement entre la foi et la culture[4]... »

Un temps professeur de philosophie à l'Ecole normale supérieure de Lyon, Augustin (qui doit revenir enseigner à celle de Paris), devenu radicalement agnostique, le vit comme une déchirure à laquelle sa fière intelligence l'accule. Cette déchirure, il la vit dans sa famille proche : sa mère, sa sœur Christine. Il la vit en compagnie d'une jeune intellectuelle et aristocrate, profondément croyante, à laquelle il n'ose déclarer un amour passionné qu'il croit à tort impossible (le quart du roman).

Bergsonnien par sa philosophie, pascalien par sa mystique, proustien par son style, géographe, économiste et sociologue par ses diverses formations, ce romancier « de génie[5]», qu'est Malègue « managed to treat the problem of belief more intellectually than Bernanos and Mauriac», dit un commentaire américain[6]. La Foi y dépasse l'intelligence, mais celle-ci ne passe la main qu'en « souveraine[7]. »

Sommaire

Le choix du titre

Résurrection de Lazare, par Léon Bonnat.

Le titre fait allusion à un passage de l'évangile connu sous le nom de Résurrection de Lazare. Lazare, le frère de Marthe et Marie, est mort et Jésus se rend à sa sépulture à Béthanie. Marthe l'aperçoit en chemin, réitère sa foi, puis poursuit l'évangéliste, Ayant dit cela, elle s'en alla appeler sa sœur Marie, lui disant en secret : « Le Maître est là et il t'appelle » (Jean chap. 11, v. 27‒28).

Note sur les différentes éditions d' Augustin

La dédicace à l'épouse de l'auteur est en latin : Hoc tibi opus adscriptum cuius opera scriptum sorori sponsae. En sa première édition, le livre comportait deux tomes (intitulés simplement Tome Premier et Tome second). Le Tome premier (380 pages) comportait cinq parties intitulées respectivement I Matines, II Le temps des rameaux nus, III L'arbre de science, IV Le grand domaine. Le Tome second (524 pages), comportait les trois autres parties intitulées respectivement VI Canticum canticorum ( Cantique des cantiques), VII L'office des morts VIII Sacrificium vespertinum (le sacrifice du soir). Il y eut sept éditions de 1933 à 1944 : ( 1933), (fin 1933 : l'auteur y fit de nombreuses corrections, mais le texte ne sera plus modifié), (1935), (1940), (f1942), (1943), (1944). Maurice Tochon signale que lors de la 8e édition en 1947, la pagination s'est modifiée, lui-même se référant à l'édition de 1935[8], mais c'est la pagination de l'édition de 1947 à laquelle cette page se réfère, celle à laquelle se rapportent aussi la plupart des études les plus approfondies d'avant 1953. À partir de 1953 (9e éd.), Augustin fut édité en un seul tome, édition augmentée d'un appendice posthume : une conférence de Malègue, Le sens d' Augustin . Il y eut sous cette forme, une dixième édition en 1960 et une onzième en 1966, identiques. Pour la version en un tome, cette page se réfère à la onzième édition, à ce jour la plus récente. Cette deuxième présentation en deux tomes (818 pages + 28 pages numérotées en chiffres romains de 819 à 846), mis à part l'appendice, est rigoureusement identique à la 2e éd. de fin 1933 et adopte également le même ordre en huit parties que la toute première édition. Au total le livre a été tiré à 84.000 exemplaires en français.

Les traductions : deux en italien et une en allemand

Le livre fut traduit une première fois en italien en 1935 par le secrétaire de rédaction de l'Osservatore Romano, Renzo E.de Sanctis et parut en feuilleton toute l'année dans l' Illustrazione Vaticana[9]. Le titre de la traduction en italien, après la guerre, par un autre traducteur, est simplement. Agostino Méridier Società Editrice Internazionale, Torino, 1960 et l'ensemble de l'ouvrage est publié en trois tomes. Il y eut une seconde édition en 1962[10]. Il existe aussi une traduction du roman en allemand Augustin (traduction Edwin Maria Landau (de), Benziger & Co., Einsiedeln, 1956. ON peut aussi consulter une version (partiellement) numérisée de l'ouvrage en un volume Augustin ou le Maitre est la - Google Livres.

Résumé du roman

I. Matines. II. Le temps des rameaux nus. III. L'arbre de science

Aurillac en 1897 (La France illustrée)], soit au temps de l'enfance d'Augustin. La ville compte alors près de 17.000 habitants et l'Église Saint-Géraud d'Aurillac est visible au centre de la gravure: elle est probablement la grande abbatiale dont parle le roman dès la première page.

Augustin Méridier naît dans une petite ville de province qu'on peut identifier comme étant Aurillac[11]. Il est le fils d'un professeur agrégé, issu d'une famille d'instituteurs, d'une grande intelligence, mais de peu de fermeté ce qui lui vaut l'indiscipline de ses élèves en Seconde et sans doute aussi une carrière peu brillante étant donné, par contratste avec ceci, sa grande culture et ses dons exceptionnels.

Sa mère, d'un dévouement sans limite pour ses enfants, issue d'une famille de paysans riches, est une femme à la piété profonde et elle transmet sa foi à ses enfants.

Les vacances dans la famille de Madame Méridier enchantent Augustin. Il éprouve ses premiers élans de piété, soit lors des dimanches matins à Aurillac soit dans la traversées des gorges du Cantal dans le chemin qui mène au grand domaine des cousins de sa maman, notamment quand toute la famille s'arrête pour prier à la chapelle de la Fond-Sainte. « Le cœur d'Augustin s'épanouit encore », écrit Jean Lebrec dans le résumé du roman dont nous nous inspirons ici « touché à jamais, au contact du rire de musique et de cristal d'une jeune fille, une fois entendu, lors d'une visite faite à l'hôtel de Préfailles. Cette Élisabeth de Préfailles, devenue bientôt Madame Desgrès des Sablons, s'installe alors dans un château voisin de la ville[12]

Les succès scolaires d'Augustin lui procurent d'autres joies et celle de son père qui voit en son fils celui qui le « vengera » de la carrière trop médiocre à laquelle il a dû se résigner. Au terme de ses études secondaires, en philosophie, Augustin va rencontrer M.Rubensohn et ses doutes quant àla métaphysique traditionnelle. durant une maladie et le loisir qu'elle lui donne de lire le Mystère de Jésus de Pascal, Augustin éprouve le sentiment d'un appel à la sainteté, au don total à Dieu, appel auquel il se dérobe. Il lit aussi la 'Vie de Jésus d'Ernest Renan et subit ainsi sa première grande crise de la foi.

Il poursuit alors au Lycée Henri IV deux années de Première supérieure préparatoires à l'Ecole Normale supérieure, tirant profit des leçons d'exégèse de l'abbé Herzog. Il est reçu premier (cacique), à l'École normale supérieure.

IV - Le Grand domaine

Vue panoramique depuis le plateau de Saint-Cernin.

« Voici venue l'heure des adieux à l'enfance », écrit Jean Lebrec « dont les souvenirs affluent à l'occasion d'un dernier séjour au domaine des Planèzes. Adieux aussi à la « Marie de chez nous », une belle et limpide jeune fille de la ferme qui va entrer au couvent[13]

V - Paradise lost

Les problèmes d'exégèse des évangiles semblent à Augustin insurmontables. En deuxième année de l'École Normale, « les cruciales années 1907 », écrit Jean Lebrec (car elles correspondent à un sommet de la Crise moderniste avec l'excommunication d'Alfred Loisy qui s'annonce), la foi d'Augustin s'effondre au cours d'une nuit de désespoir et de larmes, à l'issue de laquelle son grand ami Larglier le surprend sans qu'Augustin s'en formalise (« Devant toi mon vieux, ça m'est égal »). Jean Lebrec insiste sur le fait qu'Augustin n'arrive pas vraiment à choisir entre foi et agnosticisme même si c'est cette dernière tendance qui l'emporte. Largilier lui dit que Dieu ne laisse pas errer jusqu'à la fin ceux qui le cherchent sincèrement, il enverrait plutôt un ange. Madame Desgrès des Sablons invite Augustin dans son appartement de Paris en vue de le charger d'une mission : on lui demande d'accompagner Jacques Desgrès en Angleterre en vue de préparer son baccalauréat notamment en vue d'enrichir sa culture générale. Anne de Préfailles est présente, « enfant de douze ans à la beauté câline et sérieuse[13].» Augustin joue le rôle très temporaire d'un précepteur. Il est très heureux de ce voyage, mais au retour, il apprend que son père est mort et n'en peut plus de chagrin.

VI -Canticum canticorum

Quatorze ans plus tard, vers 1921, nous retrouvons Augustin au début de la VIe Partie, la plus longue du roman, qui s'intitule Canticum canticorum, en français le Cantique des cantiques ce passage de la Bible où est merveilleusement chanté un amour humain extrême telle qu'Augustin va l'éprouver pour Anne de Préfailles maintenant âgée de 27 ans. Il a fait la guerre mais sa compagnie a été faite totalement prisonnière non loin de Charleroi. Il est emmené blessé en Allemagne et examiné par le médecin d'un pays neutre (et ancien condisciple d'Augustin), il est envoyé par lui à Lausanne pour raisons de santé. Il a effectué ses travaux de thèse à la Fondation Thiers, est devenu Professeur à l' Université de Lyon et vient tout juste d'être nommé Maître de conférences à la Sorbonne. Il a été également professeur d'échange à Harvard et Heidelberg. IL pense maintenant que les procédés rationalistes de la critique rationaliste de la Bible sont douteux et il le dit dans un article des proceedings d'Harvard intitulé Les paralogismes de la critique biblique. Il est libre pendant le blocus des étudiants puis sera en vacances. Il retrouve dans l'appartement d'Aurillac sa vieille maman, Christine, sa sœur, qui a épousé un invalide de guerre volage et qui l'a laissé tomber aussitôt l'enfant né de leur union, un enfant que le roman n'appellera jamais que Bébé.

Aux oraux de licence en juillet, il interroge une étudiante en philosophie qui n'est autre qu'Anne de Préfailles. Reçu plusieurs fois au château des Sablons, il en tombe éperdument amoureux, mais son caractère et sa fierté, le fait qu'il n'ait jamais aimé, l'empêchent de déclarer son amour de sorte que la famille d'Anne charge l'abbé Herzog, devenu évêque, de lui dire qu'une demande de sa part ne serait pas refusée. Il en éprouve une « effrayante joie ».

VII - l'Office des morts - VIII - Sacrificium vespertinum

Il rentre à l'appartement de ses parents et passe la nuit à méditer cette joie, quand, vers quatre heures du matin, retentit dans la nuit le cri effrayant de Bébé. Le médecin diagnostique une méningite tuberculeuse et le hasard fait que pour porter l'analyse de la ponction faite par le docteur sur l'enfant et prendre l'express pour Brioude où se situe le laboratoire, il doit requérir les services de la voiture d'Antoine Bourret, riche marchand de bestiaux. Cet homme est accompagné de son frère l'abbé Bourret qu'il consulta lors de ses questions anxieuses sur la critique biblique. L'abbé lui annonce qu'il a lui aussi perdu la foi et qu'il se prépare à quitter le sacerdoce, mais surtout pour des motifs de carrière et « rattraper le temps perdu » durant sa vie sacerdotale.

Il se révèle que Bébé souffre bien du mal diagnostiqué. Sur ces entrefaites, la maladie cardiaque dont souffre Madame Méridier s'aggrave. Augustin et sa sœur Christine se relaient aux chevets des deux malades. Qui meurent quasi en même temps. La mère d'Augustin lui dit son espérance de le revoir après la mort, avec son père, en usant de l'expression employée au cours des années d'enfance quand un cadeau allait être donné « Tu verras » . Augustin est aussi témoin de la foi de sa sœur face à la mort de son fils qui la brise à tel point qu'elle s'évanouit à plusieurs reprises. Anne de Préfailles et sa tante Elisabeth sont aux funérailles des deux bien-aimés, dont les cercueils sont placés sous le même catafalque. Augustin ne reverra cependant jamais Anne de Préfailles. Le lendelain des funérailles, Augustin vomit du sang et il s'avère qu'il souffre d'une tuberculose pulmonaire. Il considère comme son « strict devoir  » de renoncer à Anne. Mais il décide en quelque sorte aussi de renoncer à la vie dans la mesure où, malgré le pronostic favorable des médecins quant à sa guérison, il ne semble pas accumuler les énergies morales à cette fin. Son ami Largilier vient le voir à Leysin où Augustin termine sa vie dans un sanatorium. Leur dialogue sera le plus long du roman. Les réticences d'Augustin face à la critique rationaliste de la Bible sont répétées à cet ami. Largilier lui-même, parle à Augustin du mystère de l'Incarnation. S'inspirant du mot d'un athée converti, l'ami de toujours devenu prêtre a ce mot que Mœller considère comme « admirable  »  : « Loin que le Christ me soit inintelligible s'il est Dieu, c'est Dieu qui m'est étrange s'il n'est le Christ. » Quoique sur ses gardes, refusant qu'on tente de le faire changer d'avis avec « les cartes truquées de la mort », Augustin se laisse tenter par l'intelligence de la foi dont fait preuve Largilier et comprend lui-même qu'il existe un « pont suspendu » entre l'humilité et la fragilité des témoignages évangéliques face à la critique ultramoderne et la mort elle-même du Christ. Les témoignages semblent perdre quelque chose de leur sens face aux exigences de la critique historique contemporaine qu'ils ne pouvaient bien sûr connaître. La vie du Christ elle-même semble anéantie par le supplice de la croix. Le « pont suspendu », c'est ce qu'Augustin vit sur son lit de tuberculeux condamné, sa propre souffrance, sa propre perte de sens qui se lie aux deux autres immolations. C'est ce lien étrange qui amène Augustin à se réconcilier avec Dieu au cœur d'une démarche où sa vive intelligence consent pleinement à la réconciliation avec Dieu que tout le long récit de Malègue laisse entrevoir : depuis l'effondrement de sa foi en sa turne de l'École normale au bout de laquelle Largilier l'avait supris en train de sangloter. Tout ce chapitre est d'ailleurs intitulé Jacob et l'Ange, évocation d'une lutte et non d'une capitulation.

Personnages

Personnages principaux

Augustin Méridier

Au physique, il n'est jamais décrit que l'une ou l'autre rare fois en ce livre de huit cents pages qui lui est entièrement consacré et notamment quand il est un homme fait que Christine Méridier, sa sœur décrit: « Son teint assez terne, ses lèvres charnues, un peu grosses, avec une ombre de moustache, tout cet ensemble honnête et sans charme, deux yeux noirs magnifiques, brillants d'intelligence et de culture le vivifiaient[A 1]. » Elle parle aussi de « cet aspect d'extrême distinction ascétique et ardente qui frappait sur [sa] physionomie[A 2] » et le proviseur d'Henri IV observe son « maigre et sérieux visage[A 3] ». Il doit à son ascendance de paysan cantalien une certaine ivresse de la réussite sociale, une raide assurance en lui-même, la volonté de chercher seul les solutions et « une sorte de sourde et hautaine satisfaction de sa souffrance intellectuelle et de sa noblesse d'âme, une obscure conscience de l'incontestable distinction morale dont elle la marque[A 4] ». Malègue a cette formule pour caractériser son héros : « Sa tristesse est au fond une de ces tristesses qui n'aiment pas être consolées[A 4]. » Rien ne dit mieux sa soif de savoir et de réussir que son attitude à la fin des années préparatoires à l'École Normale Supérieure. Mais il ne s'agit nullement d'une volonté âpre et obsédée d'arriviste. Aux examens de la dernière année préparatoire, Augustin est le premier, le cacique. « Quand la grande place arriva, le caciquat illustre qu'avaient occupé avant lui des personnages comme Taine, quand le vieil universitaire académicien qui dirigeait l'école eut servi aux admis le discours de haute pédagogie où il se plaisait (...) Augustin se retira doucement, assommé, lourd d'il ne savait quel poids écrasant. Gonflé d'émotions et de souvenirs, comblé d'une gratitude envers les siens déchirante et irrassasiée, en proie à un douloureux et insupportable bonheur, il tremblait de vertige comme s'il sentait sous ses pieds les aiguilles extrêmes d'une ascension alpestre. Il avait besoin d'appuyer sa tête et n'en pouvait plus. Il s'en fut, étouffant ses pas, dans le parloir qu'on trouvait à l'angle gauche du vestibule, entre la porte d'entrée et l'escalier du Directeur. Il enfouit son visage au milieu des grands rideaux administratifs, et sanglota dans leur poussière. » Il songe à écrire à sa famille le télégramme ainsi libellé « Cacique. Gratitude. Immense tendresse. » Puis se ravise et ne veut pas que des employés lisent les mots immense tendresse, « Mais parce que ses mains et ses yeux à lui avaient besoin de l'écrire et ses yeux de le lire, il l'écrivit tout de même sur le papier de la poste, puis le déchira en petits morceaux[A 5]. » Il apprend ensuite, juste avant de regagner le Cantal, que son ami Paulin Zeller désire rentrer au Grand séminaire et l'entend dire qu'il n' a jamais eu autant de dégoût pour cette idole, « la haute culture », cela en réponse à l'aumônier de l'École qui souhaite qu'il postpose son entrée au Grand séminaire et poursuive, avant, ses études à l'École Normale parce que « Dieu a besoin d'agrégés.»

Quand il meurt, il reste fidèle jusqu'au bout à l'intelligence (il prend la peine de rédiger un article qui rend compte de la pertinence de son retour à la foi : Deux devancements pratiques de la certitude) même s'il s'abandonne à Dieu, aux toutes dernières minutes « Une transpiration profuse et continue le gênait, lui refroidissait le dos. Il savait qu'on n'aurait pas le temps de lui essuyer ce dos. Il savait qu'on n'aurait pas le temps, qu'il ne pouvait plus le demander, qu'on ne devinerait pas. Rien de ce qui exigeait un effort, il ne le pouvait plus. Mais voici que cette chose qu'il eût souhaitée s'accomplit toute seule: d'elle-même,dans son autonomie de pensée flottante, cette faiblesse eut l'idée de s'offrir à Dieu, comme lui-même l'avait appris à le faire de ses peines autrefois. Il sentit que c'était cela, précisément cela qu'il avait voulu. Cette offrande à Dieu et la sueur froide de son dos, se mêlaient un peu confusément. (...) Ce fut ainsi vers six heures, qu'il entra dans la douce et miséricordieuse mort[14]. »

Monsieur et Madame Méridier

Le père et la mère d'Augustin Méridier sont deux êtres totalement dissemblables, l'un très brillant intellectuel, mais dépourvu d'autorité dans sa classe semble constamment embarrassé de son corps, se tient à la frontière de la foi chrétienne, au point qu'il lui arrive de fumer durant la prière familiale du soir. Il est d'une totale inefficacité dans les tâches ménagères et d'un manque total de sens pratique. Madame Méridier, par contraste, est profondément croyante et dotée d'un sens pratique allié au sens des autres d'une extraordinaire efficacité sur laquelle Malègue revient à plusieurs reprises dans le roman. Mais qu'il a le don de décrire en quelques mots lors de la pleurésie dont souffre Augustin au cours de son année de philosophie. Di Wanda Rupolo cite (en français) la phrase qui en quelques mots met presque cruellement en évidence le contraste des deux personnages et la cite comme l'un des exemples de l'excellence du style de Malègue (c'est Augustin qui observe le contraste entre ses deux parents) : « De son père, il voyait l'hésitation inquiète, humiliée, les mains qui, ne sachant porter tasses ni remèdes, s'embarrassaient néanmoins dans l'air comme si elles les portaient, tandis qu'en leur repos, celles de sa mère restaient actives, subtiles, douces et pleines de force[15] ».

Leurs rapports avec Augustin sont ceux d'une affection profonde. Monsieur Méridier, consolé de sa médiocre carrière par la brillante intelligence de son fils : « Un sourd et fort amour gonflait le père d'un enivrement que cachait son visage et dont éclatait son cœur. - Cet enfant vous est une joie? interrogeait le collègue agrégé de grammaire. - Une grande joie, répondait l'autre de l'air brusque, hâtif et confus dont on mange un gâteau qu'on ne partagera pas[16].» Quand Madame Méridier vit ses dernières heures, elle a un dialogue essoufflé avec son fils :« Il lui fallut souffler encore. Elle ne pouvait pas dire beaucoup de mots à la fois. Dans l'intervalle, ils restaient là, tous les deux, en un effrayant silence où l'on n'entendait que les souffles. - Qu'est-ce que quelques années? fit-elle... Rien ne dure longtemps. Nous serons tous réunis un jour dans la vue de Dieu, avec ton pauvre père... Tu verras... Ce fut ce « Tu verras » qui lui creva le cœur. Elle se servait habituellement de ces mots pour lui promettre les petites récompenses enfantines, les petites surprises qu'elle lui ménageait[17]

Christine Méridier

Christine Méridier est une Sévrienne. Alors qu'Augustin suit les cours au Lycée où son père enseigne, Christine suit les cours dans un pensionnat dirigée par des religieuses. Pendant les vacances de son pensionnat, elle accompagne Augustin et Madame Méridier à la messe du dimanche matin :« De vastes yeux en charbon noir, grands ouverts dans sa figure ronde, des mains d'écolières gercées en plein mois d'avril, un paroissien gonflé par les images de première Communion de ses petites amies, elle attendait, tassée contre sa mère[18].» Christine a fait un maraige malhereux avec un blessé de guerre qui l'a quittée pour une autre lui laissant « en gage, comme à pigeon vole, un petit garçon de trois semaines». Au début de Canticum canticorum, nous voyons Augustin reprendre contact avec sa famille à l'occasion de la période des examens universitaires. L'enfant a maintenant plus d'un an. La passion avec laquelle Christine aime cet enfant est longuement décrite par Malègue qui se permet ensuite d'écrire: « Augustin comprit enfin ce qu'était l'enfant pour sa sœur. Rien ne restait d'autres chagrins. Nul besoin de discipline stoïque et raidie; plus de blessure, aucune plaie, la douce petite vie ayant tout cicatrisé. Cette soif de tendresse avait enfin trouvé où boire[19]

Quand son enfant meurt, Christine l'habille somptueusement le contemple en disant « Qu'il est beau! » Piuis elle s'écrie « Mon petit enfant bien-aimé! C'était trop présumer de ses forces; Elle n'eût pas dû dire le mot quoiqu'il lui brûlât les lèvres[20].» Et elle s'évanouit. Elle s'évanouira une deuxième fois après la mort de Madame Méridier quelques heures après la mort de son enfant.

Elle accompagnera aussi Augustin jusqu'à sa mort. C'est par la douleur de ce personnage que le roman se conclut : « Christine s'anéantissait sous une écrasante sensation de détachement de tout, d'absence de larmes, de table rase et de désert, où absolument rien de la présence de Dieu n'était visible. Nul doute qu'Il ne fût là cependant, au plus creux de cette ombre. Un jour quelconque de ceux qui allaient suivre, elle entendrait le dialogue de toute consolation: - Où étiez-vous, Seigneur, pendant ces amertumes? - Près de toi. Elle le savait, mais de science inerte. La chape de plomb pesait de tout son poids sur ses épaules. Elle se sentait prodigieusement seule[21]. »

Élisabeth de Préfailles

Charles Wellington Furse: Portait of a Lady (1894)

Petit garçon de sept ans, Augustin va rencontrer deux fois, à cet âge, Élisabeth de Préfailles, alors âgée de 18 ans, qui s'installe alors en quelque sorte définitivement dans sa vie. A la sortie de la messe un jour, où le petit garçon écrasé de timidité ne peut la saluer. Ensuite, lors d'une visite de son père et lui-même à l'Hôtel des Préfailles, vieille famille aristocratique qui s'alliera à une famille de la riche aristocratie. La jeune fille se signale comme suit : « Un éclat de rire d'une grâce mordante, significatif comme un visage, éclata dans l'immensité compassée et la somnolente distinction de l'escalier, en total désaccord avec elle, d'une telle franchise impérieuse et personnelle qu'elle intimidait presque[A 6] ». Malègue poursuit décrivant une scène de la vie courante, souvent peu analysée : « Ce qui vient à lui pour le prendre ainsi dans ses bras et l'enlever vers d'autres formes de vie, c'est un bonheur dangereusement violent, tout rose, entièrement neuf et inéprouvé, écartant avec de dédaigneux sourires toutes les formes de ses bonheurs précédents, le capturant, le ravisant pour de bien autres aurores[A 7]. » Augustin, écrasé d'une timidité douloureuse, se tient coi. Mais quand son père et lui sont introduits dans le salon de la marquise douairière « il se retourne impulsivement pour revoir celle qui s'en va, maintenant qu'est disparue l'oppression de la présence et qu'un terrible regret la remplace : une main gantée de blanc lui fait signe pour sa confusion et pour sa joie[A 7]. » Encore sur son lit de mort, Augustin confie à Largilier, lorsqu'il lui parle de son amour pour Anne de Préfailles (la nièce devenue orpheline d'Élisabeth, qui lui sert de mère), que les émotions dont elle était la mesure ne s'appliquaient pas initialement à elle, remontant ainsi au premier et lointain éveil de sa sensibilité à l'égard des femmes. Il s'établira de fait entre Élisabeth de Préfailles et Augustin une complicité si profonde, bien que très discrètement exprimée, que l'on a envie de parler d'amitié entre le jeune intellectuel et cette très grande Dame, dont l'éclat de rire originel semble retentir à travers toutes les pages d' Augustin.

Largilier

Largilier est avec Augustin, Bernier et Zeller, l'un des jeunes étudiants en préparatoire à l'École Normale (ou à une autre école en ce qui concerne Largilier), entre lesquels grandit une amitié très profonde. Après avoir montré que Malègue fait le tri entre toutes ces figures, L.Emery considère que « pour ceux qui attirent sur eux la lumière, il n'est, et de plus en plus, qu'une question décisive, celle de la prise de position à l'égard de la science et de la Foi[22]. » Pourtant Malègue remarque aussi que même chez les talas, « Les sujets véritables perdaient en leurs discussions le relief et le poids des choses véritables, autour desquelles se concentrent les faims d'argent et de bien-être et tous les durs intérêts des hommes. Ils s'idéaliaient dans l'air léger de la raison pure, qu'aucune expérience n'épaissit. Les meilleurs n'igoraient pas ce paradoxe. Ni Largilier, ni Augustin, ni Bruhl ne s'y méprenaient. Mais précisément cet irréel les enchantait: Dans notre enfance, disait Largilier, nous jouions à l'explorateur et au soldat. Nous continuons de jouer[A 8] ».

Anne de Préfailles

Watteau: Les fêtes galantes

C'est la nièce d'Élisabeth qui a fait de cette nièce devenue orpheline de mère et de père sa propre fille qui la considère comme sa mère. Elle a entre 20 et 25 ans quand Augustin la rencontre à un examen de philosophie à Lyon. Elle est « fine et grave[A 9] ». Au physique (mais celui-ci exprime aussi la personnalité), elle est « Toute réserve et hauteur, mais fine et svelte, elle a quelque chose de jeune, de gracile et de fléchissant dans les longues lignes de sa beauté. Sous des cheveux châtains aux courbes tendres, réunies en un chignon bas, elle a le visage de sa rêveuse et désespérante réserve. Elle garde la lumière bleu sombre de ses admirables yeux. L'arc délicat de ses lèvres se tend volontiers, laissant deviner de fines lèvres volontaires[23]. » Ce que laisse deviner le portrait physique se retrouve au moral, elle est « à la fois décision et dédaigneuse grâce, rêverie mais aussi attention et glaciale ardeur, réserve et sûreté de soi en même temps qu'idéalisme nostalgique[23].» Elle prend le parti de parler relativement rarement mais avec détermination, même déjà quand elle est enfant, quand avant un voyage à Rome, elle exige qu'on lui dise « pourquoi les choses qu'elle verra seront belles ». Elle est « pleine de Dieu », dit Malègue[A 10] et on s'en aperçoit lorsqu'elle présente son examen de certificat en licence d'histoire de la philosophie avec Augustin. Elle a le désir de servir puisqu'elle veut fonder une École normale secondaire d'enseignement libre de jeunes filles, sur le modèle de celles fondées par Madeleine Daniélou pense Lebrec. Sa réserve réapparaît dans l'attrait qui la porte vers Augustin, « sachant qu'elle y engage sa vie spirituelle elle-même[23]». Mais elle est de temps à autre entrecoupée de beaux sourires, de chaleureuses conversations et même à la fin, quand elle complote avec sa tante et son oncle la mission réservée à Mgr Herzog de faire savoir son début de consentement à Augustin, d'une « timidité heureuse ». Quant à savoir sa réaction lorsque la grave maladie d'Augustin le conduit à écrire à elle et à sa tante une lettre froide qui vaut quelque part rupture, Jean Lebrec observe que « le romancier l'abandonne aux jours mystérieux d'où elle émergea lentement et qu'elle ne quitta jamais vraiment[23]. » Son nom vient de la ville de Préfailles [A 11]

Comme personnage de rêve Anne de Préfailles ressemble à Yvonne de Galais dans Le Grand Meaulnes d' Alain-Fournier : « Incontestablement, le romancier s'est inspiré d'Alain Fournier. Mais Anne acquiert davantage d'épaisseur humaine, tandis que le vaste roman se déploie. Habilement aussi, et à loisir, Malègue nous fait deviner en elle une âme plus positive dans ses générosités que celle de l'héroïne d'Alain Fournier. Le réalisme maléguien ne perd jamais pied[24]. »

L'abbé Bourret

Au cours de ses interrogations sur la vérité des évangiles, Augustin va voir un exégète, l'abbé Bourret, dont certaines caractéristiques, d'après Claude Barthe, évoquent Loisy[25]. Mais aussi l'abbé Cénabre de L'Imposture de Georges Bernanos. Ce prêtre moderniste se prépare en effet à quitter l'Église[26], et confiera d'ailleurs à Augustin, bien plus tard, que la première fois qu'il le reçut, il avait déjà perdu la foi alors[A 12]. Mais il exercera son ministère (jusqu'à sa dernière apparition dans Augustin, avec les apparences de la conviction, sans plus aucun vrai drame intérieur et avec la résolution ferme de le quitter le plus tôt possible pour rattraper 30 ans de perdus. Sa crise de la Foi n'a pas été aussi douloureuse que chez Augustin. Quand celui-ci le quitte lors de la première entrevue, il pense qu'il « n'a rien à tirer de cet homme[A 13] ». Le personnage réapparaît de manière saisissante, lors d'un déplacement d'Augustin et lui-même dans la voiture du frère de l'abbé Bourret, marchand de bestiaux. Il lui annonce qu'il va quitter l'Église. Il est maintenant formé aux méthodes positives de l'exégèse, considère que l'éclairage de la mystique est vain. Pourtant, il se sent « déraciné de son passé », raconte qu'en une nuit d'insomnie où il a perdu la foi, l'angoisse a monté, qu'il s'est souvenu des conversations pieuses qu'il tenait dans sa jeunesse avec ses confrères du Grand-Séminaire de Saint-Flour, et qu'il s'est même précipité à genoux de détresse. Pourtant, dès cette nuit d'insomnie, il en est revenu à sa sérénité incroyante et la dernière visite qu'il rend à Augustin, c'est pour solliciter sa bienveillance lors de la défense de la thèse (Augustin doit faire partie du jury), qui, nantie d'une mention honorable lui vaudra une maîtrise de conférence dans une université de province qui l'aidera à se libérer matériellement de son état ecclésiastique. Mais le roman laisse dans l'ombre ce que sera sa destinée et tout ce personnage est complexe.

Autres personnages

Les grands professeurs

Victor Delbos

Durant ses difficultés sirituelles, Augustin pense aller voir aussi son professeur de philosophie Victor Delbos[27], mais ne veut lui parler soit en raison de sa propre « répugnance hérissée à admettre quelqu'un en tiers dans ses troubles », soit parce que « L'évidence était l'évidence. Elle luisait pour tout le monde. Elle éclairait tous ceux qui avaient des yeux. C'est d'elle que venaitla lumière et non de M. D... », soit parce qu'il connaissait l'homme « ses convictions religieuses profondes mais silencieuses, son manque de confidence sur les questions de vie intérieure[A 14]... »

Henri Bergson
Henri Bergson (1859-1941)

Le passage suivant, bien que relatant un cours en Sorbonne, auquel assiste Augustin, fait songer à une conférence de Bergson au Collège de France :« R... entra par la pote du fond, à peu près totalement perdue dans la boiserie. L'appariteur lui poussa la chaise, approcha de lui la carafe, abaissa le classique abat-jour de porcelaine verte (...) R... s'installa, édifia sa pile de livres, rangea des notes dont il ne se servait jamais[A 15]... » En fait Jean Lebrec pense plutôt qu'il s'agit du philosophe Frédéric Rauh. Mais la description du cours fait cependant songer à la façon dont Bergson sadressait à ses étudiants ou auditeurs, tel que par exemple, Jacques Chevalier, le décrit parlant au Collège de France : « un secret frémissement courait dans les âmes, lorsqu'on le [Bergson] voyait apparaître sans bruit dans le fond de l'amphithéâtre et s'asseoir sous la lampe discrète, les mains libres, et ordinairement jointes, sans une note... »[28]. Il n'empêche que Bergson est constamment présent dans le roman de Malègue.

Jules Lachelier

« - Ah ! dit M. Poiret en se levant, voici M. Lachelier. C'était sa dernière année d'inspection générale, qu'il conduisait aussi bien en lettres pures qu'en philosophie. Le vieillard illustre et si simple s'assit sur l'une des chaises dont l'autre resta vide, tout seul, familièrement. - Ah ! c'est Œdipe-Roi qu'on explique ? Eh bien mes enfants, continuez. Je serai content de l'entendre. Tous les élèves le fixaient d'une curiosité passionnée qui ne se déguisait pas. Lui leur riait, comme un grand-père. Le père Poiret le désignait des yeux : - Donnez donc un texte M. l'Inspecteur, voyons ! - Oh ! dit le grand philosophe, avec une bonhomie paternelle, les vieilles gens de mon temps savent ça par cœur. Comme Augustin, tout près de lui, tendait son livre : - Vous aussi, lui dit-il, bienveillant et amusé, vous savez peut-être cela par cœur ? C'était la fameuse strophe chantée par les vieillards thébains, où l'homme ne connaît d'autre bonheur que celui de se croire heureux. - Au moins ce passage, fit Augustin rougissant[A 16]. »

Structure narrative

« Un autre procédé littéraire cher à Malègue est celui des « blocs de temps ». Il s'agit de souvenirs assez précis qui reviennent toujours avec beaucoup de force, et qui se déplacent en bloc, en quelque sorte. Au fond, cela relève de la psychologie des personnages; et de fait c'est là une ressource qui est souvent mise à contribution dans le roman psychologique. Mais chez certains auteurs, et notammet chez Malègue, cela revient à une telle fréquence qu'il est permis de parler de procédé conscient[29]

Pour Anne de Préfailles

E.Michaêl cite à cet égard la répartie, en présence d'Augustin, d'Anne de Préfailles encore enfant à qui sa famille lui annonce que l'on va faire un voyage à Rome pour y visiter Rome et y voir « de belles choses »: « Je voudrais (...) qu'on m'explique pourquoi ces choses seront belles[A 17]. » Or, cet incident est narré quatre fois dans le roman. Dans le chapitre III de Canticum canticorum : « Un mot d'Anne enfant ne l'avait pas quitté: « Je voudrais qu'on m'explique pourquoi c'est beau[A 18]. » Dans le chapitre V de la même partie du roman à deux autres endroits encore. Le premier est celui où Augustin s'adresse à elle disant : « Mademoiselle Annne (...) je me rappelle une petite fille (il dut s'arrêter, se ressouvenant des sombres yeux violets de jadis...) qui disait: « Je voudrais qu'on m'explique pourquoi ces choses sont belles ». Cette petite fille se rendait à Rome au momeent où M.Jacques partait pour l'Angleterre. » Ce à quoi Anne lui répond : « J'ai vraiment dit cela? » mais son oncle en témoigne ce qui lui attire la répartie: « Oh! vous, oncle Henri, votre mémoire m'a toujours fait peur[A 19]... » mais quelques pages plus loin elle s'en rappelle: « Oh! dit-elle soudain, avec une confusion rieuse, plus charmante que si elle se fût souvenue tout de suite. Mais oui! Je me rappelle maintenant. Ce début de carrière archéologique vous a frappé beaucoup? - Énormément, avoua-t-il, tandis qu'il riait lui-même d'une joie surveillée et surabondante, d'une joie de grand amour[A 20]. » C'est ce que Jean Lebrec appelle la pratique chez Malègue des « rapprochements progressifs ».

Pour l'abbé Bourret

Il en va de même pour l'abbé Bourret, rencontré une première fois dans le roman dans Matines à travers sa photo de prêtre nouvellement ordonné qui trône dans le salon des cousins de Madame Méridier[A 21], une deuxième fois dans Le grand domaine à travers une brève remarque du Cousin Jules, disant de son fils aîné : « il est quelque chose au séminaire Saint-Sulpice; sa mère sait la chose juste[A 22]. » Une troisième fois lorsque Augustin va le trouver lorsqu'il s'interroge sur l'historicité des évangiles[A 23], sans qu'il soit jamais fait entre eux état de leur cousinage. Si cet homme est le fils du Cousin Jules du Grand domaine, cela n'apparaîtra tout à fait clairement que bien plus loin dans le roman, lors d'une visite de l'abbé à Aurillac dans Canticum canticorum et parce que la mère d'Augustin lui pose la question du lien familial du visiteur[A 24]. Ce prêtre moderniste se prépare en effet à quitter l'Église et confiera à Augustin, bien plus tard, que la première fois qu'il le reçut, il avait déjà perdu la foi[A 25].

Pour Dieu

Le sentiment de la présence de Dieu chez l'enfant Augustin dans Matines s'exprime comme suit face à la grande forêt surplombant les gorges du Cantal : les premiers troncs d'arbre « ont l'air de cligner de l'œil et de dire: Oui...mais, derrière nous... Derrière les enfoncements qui suivent notre première obscurité rousse... et plus loin, derrière ceux-là... et derrière les autres encore.... Augustin répète: les gorges, la grande forêt, ... la grande forêt des gorges... pour faire chaque fois prendre à son esprit son élan vers la confidence suprême...Le secret de la grande forêt, plus gonflé du dedans, est plus près de s'ouvrir[A 26]. Cela fait irrésistiblement penser à cet autre sentiment qui envahit Augustin quand Largilier vient de lui donner l'absolution dont les mots le frappent « comme des balles » : « Agenouillé, il se prosterna en pensée, tomba à terre, écrasé, d'un anéantissement sans nom. Il était le grain de sable des textes bibliques, un grain de sable conscient, qui eût devant lui vu tout le rivage, toute la mer et, par-delà la planète, et, par-delà encore, l'énormité démente de l'espace, et, dans le suprême au-delà, le Roi de tous les Absolus[A 27]. »

Style

Wanda Rupolo est sans doute le critique de Malègue qui a le mieux tenté de qualifier son style, car, comme il le fait rearquer lui-même beaucoup de commentateurs s'en tiennent à dégager les enjeux philosophiques, théologiques du roman.

La durée plus que le temps des horloges

« Ces heures n'avaient pas l'air faites de temps »

L'Office des morts par exemple change le temps du récit du fait de la concentration du temps autour d'un au-delà de celui-ci : « Ce qui frappait dans ces heures, c'étaient leur silence et leur vide. Il ne s'y passait aucun événement extérieur aucun événement rien presque qui commençât et qui finît. Elles n'avaient pas l'air faites de temps. Le temps s'y écoulait perceptiblement contre une autre réalité plus profonde et fixe, cachée derrière la durée. Il charriait indifféremment et entraînait tous ces événements superficiels qui ne faisaient pas corps avec cette réalité profonde[A 28].» « Indubitablement », écrit Wanda Rupolo «  le temps est une réalité dont le chronomètre ne peut rendre compte[30]...» Il existe aussi, poursuit Wanda Rupolo, « des moments indicibles, également suspendus, dans lesquels le présent et le passé se confondent, dans lesquels le temps semble se concentrer en un instant en lequel se loge la merveille d'exister [31]...» Comme par exemple dans le passage suivant : « Après la visite du médecin, tout retomba au calme. Il était trois heures du soir, moment passé aux travaux de couture et de raccommodage, palier entre les occupations de l'après-déjeuner et de l'avant-dîner, période douce de la journée, l'heure où Augustin travaillait le mieux (...) Tout n'était que paroles basses, blancheur du linge au creux des paniers, petit bruit que font les aiguilles. Ces heures-là n'auraient pas eu de date, sans le cadran de la pendule. Leur intimité rappelait les journées d'autrefois, si réelles et si tendrement reconstruites aussi, que n'étant au juste ni actuelles ni abolies, elles pouvaient se suspendre indifféremment à tous les barreaux du passé. Elles n'avaient pas de place fixe sur l'échelle du temps[A 29].» Plus tard : « Le temps, dit Augustin, a ses raisons morales de s'étirer et de se contracter. les chronomètres n'en rendent pas compte[A 30].» Ce qui fait penser à ce que Emmanuel Levinas disait de la pensée de Bergson dans De l'existence à l'existant à savoir que le temps de Bergson n'est pas celui des horloges et des trains[32].

Lyrisme

La Nuit étoilée, 1889, huile sur toile, 73 cm par 92 cm, New York, Museum of Modern Art, F612/JH1731.

Un jour d'été où, à la lecture de Musset (voir plus bas L'enfance et l'adolescence miraculeusement exprimées), Augustin a été remué jusqu'au fond de l'être sanssavoir vers où mène son désir, Malègue décrit la fin du jour et ce qui suit : « C'était un de ces soirs interminables, où le ciel est si long à perdre le sombre bleu d'avant les fourmillements stellaires. À travers d'immenses disatnces silencieuses, Augustin entendit, venant de très loin du côté des Sablons [33], une sonnerie de cor aux rugosités minutieuses et presque dessinables, d'une réduction de volume extrême et d'une dimension de joujou, vues par le gros bout dune lorgnette pour sons, exténuées à la fois et précisées par la nuit (...) La nuit! la belle nuit! la nuit pleine et immense!... De vastes nappes de lait lunaire ont coulé sur les jardins. Quand elle se cachait derrière les maisons, la lune envoyait tout juste une tache géométrique ayant la forme de leurs intervalles, un enduit de lue posé sur le sol. Elle lui maintenant, large et royale comme dans les vers d'Éviradnus. La belle nuit! Une vague demi-jour pénètre jusque dans la chambre, tire la serviette de l'ombre, applique sur le pot à eau convexe des lunules en vernis vif, indique onze heures un quart sur la petite montre d'acier [A 31]

Humour ou ironie

Humour pour décrire les jours de communion solennelle d'abord puis d'autres moments forts de l'année: « Des abbés en surplis roulaient dans l'allée centrale comme de gros ballons blancs. L'abbé Amplepuis voltigeait entre l'autel et le portail (...)Aux fêtes de la Sainte Vierge, quatre-vingts galopins sur une mélodie curieusement mélancolique et désenchantée, assuraient qu'ils iraient « la voir un jour. un jour dans la Patri-i-ie ». Puis ils se consolaient subitement sur la note finale. Cette mystique langueur confiée à ces gosiers ressemblait à de l'essence de rose versée dans des seaux de fer blanc. Mais d'autres airs, plus mâles, revenaient tous les dimanches, précédés de références et d'introductions.« Prenez page 145, Nous voulons Dieu » criait l'abbé. Il avait juste le temps d'ouvrir les vannes et de sauter en arrière. Une cataracte sonore déferlait dans l'Abbatiale [A 32]» En philosophie, Augustin a comme condisciple un maître d'études, surnommé Mort-aux-Puces dans les classes qu'il surveillait, « toujours en train de gratter quelque chose, son jarret, son avant-bras, ou même son aisselle à travers le gilet ouvert » de sorte que « dans les clins d'oeil précipités, ses deux paupières avaient l'air de se gratter l'une l'autre [A 33]

Ironie sans doute lorsque Malègue décrit la posture de l'important et riche M.Desgrés des Sablons (époux un peu inattendu d'Elisabeth de Préfailles), en visite avec sa femme au domicile des parents d'Augustin pour y venir recommander sa nièce en vue d'un examen qu'elle doit présenter chez le professeur Augustin Méridier. Ce dernier étudie le « net relevé d'étoffe grise sur la chaussette couleur bruyère  » du personnage. Cette chaussette, « Après avoir épousé le relief de la grosse cheville (...) plongeait en une chaussure jaune conservant au travers des traces de services et de crèmes à chaussure, l'entière précision de sa coupe première. Le tout constituant un pied qui, parce que la jambe était croisée très haut et que le propriétaire de ce pied, étalé dans le fauteuil, occupait beaucoup de place en longueur, se tendait vers Augustin comme une main[A 34]

« Dans l'intervalle des villages, ce n'était que poussière soleil et verdures »

Réalisme

Dom Germain Varin évoque à ce sujet le « sens plastique » , le don extraordinaire de « faire voir » qui caractérise l'art de Malègue « qui permet à Malègue d'insuffler une vie authentique à ses narrations, à ses peintures, à ses portraits[34].» . Il cite entre autres les préparatifs de vacances durant l'enfance d'Augustin : « Un remue-ménage de malles et d'armoires ouvertes durait jusqu'aux petites heures du matin. D'autant plus gros de promesses qu'il s'efforçait d'être silencieux, il annonçait l'approche d'un bonheur immense qui filtrait par toutes les claires-voies de la nuit. Cette joie active et proliférante se nourrissait toute seule pendant qu'on dormait, grossissait, finissait par faire éclater le sommeil. Augustin se trouvait réveillé à des heures paradoxales et inidentifiables, pour voir que sa jeune maman circulait encore sur des pantoufles sourdes, masquant la lampe de sa main gauche quand elle passait devant les petits lits. Alors il comprenait que ce bonheur était réel, presque arrivé, riant déjà dans cette couleur de vieille paille, distillée par la lampe à huile [A 35].» Wanda Rupolo pense que « Le style de l'écrivain atteint le maximum de sa force dans la fraîcheur d'une imagination qui ne perd jamais le contact avec le réel. Les lumières, les rumeurs, les parfums contribuent à faire émerger les images avec encore plus de vigueur [35].» Et il cite, dans le même passage des vacances d'enfant d'Augustin quand la diligence les mène au Cantal : « Dans l'intervalle des villages, ce n'était que poussière soleil et verdures, l'odeur des chevaux, le balancier des noeuds de crins battant les grosses croupes, et la soudaine obscurité de quelque bouqueteau que traversait la route[A 36].» Ou lors de l'expédition vers Issoire en compagnie de l'abbé Bourret et de son cousin marchand de bestiaux : « À ce moment une voix de garçonnet, juste et rude, se fit entendre à droite de la route, du côté des maisons probables, derrière cette haie de sorbiers et de noisetiers qui ménageait un autre inconnu dans l'inconnu de la nuit[36]

« Couleurs et lumières dans des formes fluides »

Massif du Mont Blanc

Pour Di Wanda Rupolo, « Le monde visible chez Malègue est un monde de couleurs et de lumières qui s'intègrent dans des formes fluides[37].». Monsieur Méridier a conduit son fils au Lycée Henri IV où lui-même prépara l'École Normale Supérieure et le père et le fils déambulent dans les alentours peu avant de se quitter. C'est le père qui retrouvant sa jeunesse se trouvera désemparé : « Par-dessus le mur, des cimes d'arbres oscillaient dans un ciel jaune où couraient des vapeurs[38].» Lorsque avec l'abbé Bourret et son cousin marchand de bestiaux, Augustin part à Issoire chercher les résultats de l'analyse médicale de l'enfant de Christine, la voiture parcourt d'abord l'Auvergne entre chien et loup « Aux deux côtés de la voiture filaient des apparences sans matières: troncs d'arbres, remontées de prairies, maisons pleines de soir, plantées au bord des routes: une rapide fuite sans secousse leur enlevait toute masse avec le temps de la sentir [39].» Plus tard dans la nuit, la voiture emportant les trois hommes, atteint le fond des gorges du Cantal : « Une prairie plate apparut, s'étala, se laissa deviner, grasse et molle, bordée de peupliers, pleine des douces flûtes tristes de la nuit [40].» Durant les quinze jours de la froide automne où Madame Méridier et l'enfant de Christine vont mourir, Augustin observe un jour, de sa chambre, le paysage qu'il aime tant, couvert des premières neiges : « Les grandes buées traînantes à la fois nacrées, mauves et rose, gonflaient et moutonnaient à la surface fumante de la neige, sous un ciel bas d'un gris éblouissant [41].» Cependant, écrit, Di Wanda Ruplo, « La magie de la blancheur hivernale se traduit encore autrement, à travers des impressions vibratiles[42]», mais cette fois on est à Leysin où Augustin va mourir : « Cet hivernale splendeur d'or blanc n'était pas fixe et immobile. Elle tremblait de vibrations transparentes et se recréait à tout instant [43]» Lorsque, lors de sa première rencontre avec l'abbé Bourret, Augustin prend congé de lui alors que le soir est tombé, il se retrouve dans les rues de Paris et « une noire humidité luisante [44]...» qu'on peut opposer à un autre passage, pendant le séjour au Grand Domaine, lors du pélerinage en été à la Font-Sainte lors de la montée vers la chapelle aux premières heures quand il est question de « la splendeur déserte du matin[45]...».

Le Proust de la « madeleine dans la tasse de thé »

«  Il fut traversé par le souvenir vif et parfumé de coups de vent sur les hautes prairies »

Dom Germain Varin pense devoir comparer le style de Malègue avec celui de Proust: « Si nous cherchons ce qui les rapproche, nous trouverons bien vite un terme de comparaison. Même don de plonger dans le passé, même mémoire vivante toute poétique. Don de retrouver le passé dans un objet, dans une saveur ou une odeur, de donner aux souvenirs « le support d'une sensation présente[46]» qui leur fait reprendre vie, une vie extraordinairement intense[47].» Il cite à cet égard ce qu'éprouve Augustin dans sa turne au cours de la fameuse nuit où il perd la foi :« Soudain, sans que rien ne l'appelât ni ne le fit pressentir, il fut traversé par le souvenir vif et parfumé de coups de vents sur les hautes prairies. Ils lui venaient si nets, ils sentaient si curieusement l'air pur et le foin coupé, que ce fut la turne avec ses trois pupitres, ses livres et ses manteaux qui lui parut inexplicable, hors de sa place, mal liée avec le reste... [il s'avère que ce souvenir vient d'une tasse de thé] ...Augustin pressentit un thé très fort et refroidi. Tel quel, il le but, perçut une saveur métallique à adjonction de sucre, un parfum mélangé de thé et de foin. Peut-être était-ce lui, venu jusqu'à ses narines, déguisé, jouant l'odeur de prairie et les souvenirs de la Font-Sainte[48].» Ceci est rapproché du passage célèbre de Proust : « Et tout d'un coup le souvenir m'est apparu. Ce goût c'était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l'heure de la messe), quand j'allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m'offrait après l'avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul[49]... »

Le passage du jaune au gris

« La noblesse pastorale du grand domaine s'adaptait à la lenteur solennelle d'un jour, qui, dans quelques heures, commencerait de jaunir »

Selon Wanda Rupolo « Une analyse linguistique concrète met en évidence, dans toute la première partie de l'œuvre, l'extraordinaire fréquence de la couleur jaune, une couleur en un sens ambivalente, une couleur de ce qui est plus chaud, mais qui qui a aussi une tonalité mystique; elle triomphe avec l'été et avec l'automne : elle traduit, selon les cas, l'idée de la vitalité, mais elle est aussi annonciatrice du déclin [50].»  » Cette fréquence s'observe tant dans le Tome I de a 8e édition aux pages 68, 158, 164, 171, 201, 257, 261, 272, 289, 297; que dans le Tome II aux pages 10, 19, 29, 36, 51, 192, 198, 239, 251, 253, 279, 345. Lorsqu'il parle du jaune, « Lo scrittore si serve di varie gradazioni di intensita » : le « jaune miel », le « jaune brun  », le «  gris jaune », le « jaune graisseux », le « jaune cru », le « jaune café au lait », le « blanc jaune », le « jaune paille », le « jaune très pâle ». « Dans la dernière partie du livre, on passe de cette gamme de couleurs à une autre blanche-grise-noire. », observe Wanda Rupolo, « Ces passages concordent de manière évidente avec l'histoire du héros : l'évolution spirituelle d'Augustin, se réfléchit dans le mécanisme de son regard. Le blanc, le gris, le noir, manifestement non colorés, sont destinés inconsciemment à assombrir et à quasi préfigurer un avenir « trouble ». Si le gris et le noir sont allusions à la puissance de l'ombre, les dernières pages sont de tons plus clairs : les images de blancheur immaculée, qui se présentent à Augustin, hospitalisé à Leysin, évoquent le détachement qui marque sa manière d'être dans la dernière période de sa vie [51]

Thèmes développés dans l'œuvre

L'enfance et l'adolescence « indicibles » mais  «  miraculeusement exprimées »

Parler de l'enfance ou de l'adolescence « l'une et l'autre indicibles », de la lente maturité d'une personnalité, à ces âges, c'est comme vouloir « arrêter la lumière, non pas dans son immuabilité de midi, mais dans la lente avancée de l'aube[52]. » Charles Moeller cite la phrase du début d' Augustin ou le Maître est là: « Lorsque Augustin Méridier cherchait à démêler ses plus lointaines impressions religieuses, il les trouvait, très au frais, mélangées à ses premiers souvenirs, et soigneusement classées dans deux compartiments de sa mémoire. Il gardait l'un pour la préfecture de province au Lycée de laquelle son père professait; il réservait l'autre aux Planèzes. Ce n'était pas la vraie Planèze, mais de hauts plateaux, très voisins, tout semblables, qu'il appelait ainsi parce que ce nom lui avait plus[A 37]. »

Un style proustien pour parler d'une enfance religieuse

Mœller y trouve matière à comparaison avec Proust lorsque Malègue parle de la paix des dimanches telle qu'éprouvée par le petit Augustin face à « un grand morceau du ciel, mal coupé et d'un bleu tout neuf  » qui « tremble , frémit,craquelle et se retrouve intact après chaque coup des éclatantes cloches » , « un morceau du ciel d'où coule ce bonheur spécial, dit dominical, à qui l'invisible soleil communique avant la messe un ton d'oisiveté heureuse[A 38]... » Il y voit «  une version chrétienne des premières pages de A la recherche du temps perdu, où Proust décrit les enfances poétiques de son héros. L'enfant vit dans un monde de signes, tout lui parle de Dieu[53]... » Lors des vacances d'été au Grand Domaine (le titre de la 4e Partie et une ferme où Madame Méridier a des cousins), Moeller signale d'autres émotions enfantines: «Un grave et sensible petit garçon de sept ans sait se passer de mots pour apercevoir, diffus et en suspens dans la campagne, un mélange de bonheur et de bonté qui n'a besoin pour se poser d'aucun visage d'homme[A 39]. » Face à la grande forêt surplombant les gorges du Cantal, les premiers troncs d'arbre « ont l'air de cligner de l'œil et de dire: Oui...mais, derrière nous... Derrière les enfoncements qui suivent notre première obscurité rousse... et plus loin, derrière ceux-là... et derrière les autres encore.... Augustin répète: les gorges, la grande forêt, ... la grande forêt des gorges... pour faire chaque fois prendre à son esprit son élan vers la confidence suprême...Le secret de la grande forêt, plus gonflé du dedans, est plus près de s'ouvrir[A 26]. » Moeller commente : « On se rappelle le passage fameux de Du côté de chez Swann: le narrateur éprouve un jour, devant les arbres, l'impression que les écorces craquelées veulent lui dire quelque chose, qu'elles vont comme s'ouvrir pour révéler leur secret (...) Malègue décrit une impression exactement semblable lorsqu'il montre Augustin aux écoutes de ce secret qui va se révéler lorsque la forêt s'ouvrira[54]. » Ce secret est de nature artistique profonde chez Proust mais religieuse chez Malègue et Moeller, pour l'exemplifier, cite ce passage qu'il estime admirable' quelques pages plus loin:

« Il n'y avait personne cependant. Il n'y avait que l'amplitude silencieuse et disproportionnée des bois, mêlée à des sons de prière et de sommeil. Tout en vous intimidant, elle faisait entrer en vous une douce confiance dont on s'apercevait seulement qu'elle était là sans que l'on l'eût sentie venir. Elle allait chercher au fond de vous, pour le caresser et l'assoupir, quelque chose qui était peut-être bien votre âme, tant c'était profond. Elle vous calmait, vous baignait par en dedans, vous donnait l'envie de ne plus parler, vous inspirait de vous recueillir, comme disent les grandes personnes et aussi de vous confier à des bras immenses qui vous auraient pris et soulevé de terre pour vous emporter en vous berçant[A 40]. »

«Une manière d'avoir dix ans »

Au bord du ruisseau, peinture de William Bouguereau - XIXe siècle)

« Augustin grandit », explique simplement Elizabeth Michaël[55], avant de citer les premières lignes du premier chapitre de la IIe Partie Le temps des rameaux nus: « Ces très anciennes récollections n'ont plus d'intérêt maintenant. Augustin les exhume de vieilles caisses, au hasard des explorations. Il transmet dédaigneusement aux frères et sœurs plus jeunes les chevaux sans queue mais avec pattes, les bonshommes usés mais gardant têtes, les livres d'enluminures, salis, mais dont aucun feuillet n'est arraché, conservé par un petit garçon, plein de soin et de méthode[A 41]. » Le père d'Augustin, écrit E. Michaël, « lui enseigne une sorte d'exigence profonde, une probité de l'esprit, équivalent intellectuel de la probité morale qu'enseignait sa mère, mais surtout lui donne le goût des disciplines précises[56] » et cite longuement Malègue:

« Augustin entrait dans la catégorie des petits garçons scrupuleux, studieux, dociles. Le sentiment d'une leçon imparfaitement sue, que deux ou trois fois par an, le cours des choses le forçait d'éprouver, pesait sur son cœur comme un corps étrange (...) Il connaissait la joie spéciale des brouillons nets, aérés, qui prolongeait dans le domaine privé celle des copies soignées (...) Sur ses livres, une saleté faite par autrui devenait insulte; faite par lui, péché; et l'humiliation nuançait le remords. Il goûtait les satisfactions de conscience tout seul, avec une fermeté silencieuse et fière, qui était sa manière d'avoir dix ans. Petit garçon qui ne sait pas jouer tant qu'un devoir reste en attente, il souffrait si tout n'était pas achevé, problème ou leçon, à point, à l'heure; si tout n'était pas rangé avec une régularité nue, dans ses papiers, son pupitre sa pensée. Des reproches le bouleversaient pour des jours. Il se sentait perdu, marqué devant l'univers (...) Un sourd amour gonflait le père d'un enivrement que cachait son visage et dont éclatait son cœur. - Cet enfant vous est une joie? interrogeait le collègue, agrégé de grammaire. - Une grande joie répondait l'autre, de l'air brusque, hâtif et confus dont on mange un gâteau qu'on ne partagera pas[A 42].

« Le père et l'enfant »

Ce père si fier de son fils était « un humble professeur chahuté, qui a raté sa carrière et qui cache, sous les dehors d'un intellectualisme doucement ironique, une rêveuse sensibilité religieuse. Sa thèse sur les Mystiques du XVIIe siècle somnole, inachevée, dans des cartons; ils sont régulièrement sortis de leurs rayons et régulièrement ils les réintègrent; c'est sur son fils que le père reporte les espoirs d'une carrière qu'il aurait voulue plus belle. Augustin travaille avec une admirable attention au Lycée; il enchante son père par sa ferveur pour l'humanisme gréco-latin; de longues conversations tissent entre ces deux êtres de subtiles et profondes relations de respect et d'amour[57]. » Augustin apprend l'infortune pédagogique de son père à la fin de sa quatrième et défie hautainement sur ce sujet des élèves plus âgés qui l'en ont informé, comportement où se vérifie la remarque d'un prêtre à Madame Méridier: « Ce petit sait assez bien mépriser  ». Ce secret est partagé entre père et fils mais paradoxalement: « Vers la fin de la quatrième, il y eut un secret entre eux. Aucun d'eux ne le dit jamais à l'autre mais il savait qu'il le savait[A 43]. »

L'enfance et l'adolescence « miraculeusement  » exprimées

Augustin va se promener avec son père régulièrement le dimanche. Celui-ci lui demande ce qu'il pourra lui lire. L'adolescent lui répond un jour d'un ton décidé: Musset. Le professeur lit ces vers (en évitant les textes brûlants, ajoute Malègue): «  J'aime et je veux pâlir; j'aime et je veux souffrir... Partout où, sans cesse altéré/ De la soif d'un monde ignoré[58],/J'ai suivi l'ombre de mes songes,(...) Partout où le long des chemins,/J'ai posé mon front dans mes mains...» Ce sont les ondulations de l'émotion: « Le petit visage d'Augustin est tendu, fermé, sans confidence. Cette frénésie d'amour a dû se sentir en passant tomber en eau profondes, avec quelques ronds tranquilles. » Le soir, Augustin ne peut s'endormir face à la belle nuit d'été: « Le mot désirer employé seul, sans explication, sans complément d'aucune sorte, ne présente pas de sens intelligible. Et cependant c'est bien cela. De cette langueur aveugle, de ce désir aux yeux crevés, Augustin ne peut même pas dire s'ils sont joie ou souffrance, ou les deux à la fois...(...) C'est sans doute de la fièvre, tout simplement. Ou encore de l'agacement. Ou peut-être aussi ce mélange de sonnerie de cor, de lune et de nuit d'été, ces choses si banales[A 44]. » Pour, E.Michaël, Malègue n'a oublié ni ses impressions d'enfant, ni celles de l'adolescence. La « sonnerie de cor  » vient des Sablons, riche propriété à quelque distance sur les hauteurs, où Augustin vivra un jour des moments lumineux.

L' « indicible de l'adolescence et de l'enfance » (Wanda Rupolo), s'est presque « miraculeusement exprimé» selon un commentateur anonyme: « Sous nos yeux (...) se forme un homme; ce qui n'était rien, devient Augustin Méridier: non pas par l'agglomération successive autour d'un noyau central de diverses expériences demeurant indépendantes malgré leur voisinage, mais par l'absorption complète de toutes ces expériences par ce même noyau central, qui les fondant toutes entièrement en lui, grandit et s'épanouit en une incessante et majestueuse unité. Une vision aussi directe de la mystérieuse personnalité humaine toujours la même sous les perpétuelles modifications que lui imposent la vie et le temps, est presque miraculeuse[59]. »

Années préparatoires à l'École Normale au début du XXe siècle

Il en est évidemment question lors des années préparatoires à l'Ecole normale supérieure et durant les années de cours à celle-ci. Léon Emery considère que Malègue a mieux décrit l'atmosphère profonde de l' École Normale Supérieure dont la peinture, chez des gens comme Jules Romains ou Romain Rolland, reste, dit-il, « mince et partielle, mêlée d'un humour facile ou dénaturée par l'égocentrisme, et c'est grand dommage, car l'École normale du siècle passé, celle encore des premières années du nôtre aurait mérité un mémorialiste plus capable de graver l'essentiel[60]. » Il estime que c'est Malègue qui a saisi cet essentiel en parlant principalement du groupe d'étudiants au sein duquel évolue Augustin Méridier: « Malègue recourt ici à la méthode classique, et pratique l'économie des moyens. Il ne tente pas de nous guider à travers le quarter latin ou de décrire minutieusement l'un des châteaux-forts de la féodalité professorale (...) il a donc pris le parti de sacrifier l'accessoire au principal, de remonter des causes secondes aux causes premières ou, plus exactement, de se porter vers le centre. La précision devient symbole ou explication profonde, le roman se résorbe en un débat éminemment philosophique; du seul fait que les jeunes héros sont mis en présence, invités par confrontation à dévoiler leur être intime, ils vont être engagés en une sorte de comédie platonnicienne, ce terme devant seulement rappeler que chez Platon lui-même le dialogue emprunte au théâtre et au jeu[61]. »

École Normale Supérieure rue d'Ulm à Paris

Léon Emery énumère les acteurs de cette comédie : « l'arriviste jovial et cynique  » ; «  le bohème puéril et pathétique » ; « le petit maître épicurien » ;« le gros enfant prolongé sous la forme sportive »; « le dilettante intelligent et sceptique »... Ceux-ci, continue-t-il, « assument sincèrement leurs rôles respectifs en un ballet très adroitement réglé; on dirait que les diverses exfoliations et, du même coup les diverses déviations de la culture universitaire, apparaissent sous la clarté d'un projecteur idéal, l'impression dominante n'étant d'ailleurs, force est d'en convenir, ni celle de l'harmonie, ni celle de la vigueur ou de la pureté[61]. » Jean Lebrec a noté à quel point les noms des grands exégètes de l'époque apparaissent dans le roman de Malègue : Pierre Battifol, Harnack, Strauss, Lagrange[62]. C'est notamment de ceux-ci dont discute le groupe des talas, mais aussi du socialisme fabien, de l'évangélisme tolstoïen, de la critique de Henri Poincaré, de la sociologie de Tarde ...

La crise moderniste

Augustin va perdre la Foi pour des causes semblables à celles qui l'ébranleront également à la lecture de Renan : les critiques faites à l'exégèse orthodoxe et le Positivisme ou le Scientisme de celles-ci, participant de l' état d'esprit contemporain du modernisme, en lequel Malègue voit la grande tentation pour la Foi catholique.

Pour Geneviève Mosseray, écrivant en 1996, la crise spirituelle d'Augustin n'est d'ailleurs pas dépassée: «  Il s'agit là (...) de problèmes récurrents, concernant les rapports entre la foi et la raison, et plus largement entre la foi et la culture[4]... » Elle se comprend indépendamment des problèmes posés par la critique moderniste, même si elle s' y enracine: « Le choc éprouvé par Augustin est (...) celui que ressentirent à l'époque de nombreux lecteurs (...) [du livre de Loisy] L'Evangile et l'Église, paru en 1902 (...) Il notait que les évangiles étaient loin de s'accorder sur des points essentiels comme la résurrection, que les récits de l'enfance du Christ étaient de "pieux romans" (...) Jésus lui apparaît uniquement comme un prophète qui annonçait la venue imminente du Royaume et dont la carrière a été brutalement interrompue par sa mise en croix (...) Loisy allait (...) soulever une série de questions radicales: pouvait-on encore considérer Jésus comme le fondateur du christianisme? Fallait-il au contraire admettre un développement de l'Église au gré des circonstances? Que devait-on alors penser des affirmations dogmatiques sur la divinité du Christ? C'est un grand mérite du livre de Malègue de faire revivre sans aucune pédanterie, ce grand débat d'idées qui fait le fond de la crise moderniste. Malègue signale avec insistance, entre autres dans une note explicative qui sera jointe aux rééditions d' Augustin que l'intelligence contemporaine tend de plus en plus à déserter la métaphysique pour l'expérimental. Cette phrase (...) s'applique singulièrement au cas d'Augustin : le jeune normalien, ébranlé par la distance entre le dogme et l'histoire, va chercher à fonder sa foi sur des données constatées et vérifiées scientifiquement. Qu'une distance s'introduise entre l'idée qu'il a reçue du christianisme et le fait historique, et c'en est fini, sa foi s'effondre. C'est au terme d'une longue nuit d'insomnie où dans sa turne déserte Augustin reprend toutes les fiches sur lesquelles au fil des mois il avait jeté ses pensées et ses interrogations, qu'il conclut avec douleur à cet effondrement[63]. »

Philosophie, théologie et bergsonnisme

Portrait d'Ernest Renan dans son bureau (musée Ernest Renan de Tréguier)

Augustin devient un jeune intellectuel brillant. Etudiant dans le lycée de province où Malègue le fait évoluer (le Lycée d'Aurillac[64]), « par-dessus tous les lycées de Paris » il obtient en fin de bacc « le premier prix de philosophie des nouveaux au Concours général[A 45] ». Augustin entre en en terminale de philosophie dans son Lycée.

Métaphysique et sciences exactes

C'est un premier à l'agrégation qui tient la classe, M.Rubensohn. Tolérant et ouvert, ce professeur estime que les sciences positives « rongent  » peu à peu « les vieilles métaphysiques-coussins sur lesquelles tant d'âmes se sont appuyées ». Et il poursuit « Tout ce qui leur échappera définitivement, si ce mot a un sens, sera d'une inaccessibilité telle qu'elle qu'elle ne nous intéressera plus.» Augustin lui répond : « Dieu n'en sera qu'agrandi. » Ce à quoi acquiesce Rubensohn: « Moins que jamais, il sera la Vénus des carrefours. Et c'est tant mieux pour les cœurs à qui il se rendra sensible[A 46]. » Lisant alors, fiévreusement, Ernest Renan (au point de rater un cours), Augustin perçoit que les vérités religieuses sont également « rongées » par un autre biais que la philosophie pure : par la remise en cause de la valeur historique des Évangiles. Il comprend que les deux questions sont liées, philosophiquement. Il se rend compte aussi que « si leur vérité était arrachée aux synthèses catholiques, Dieu ne l'intéresserait plus[A 47]... » Rentrant chez lui, il rencontre les résultats d'un accident survenu à une petite voiture dont les légumes « avaient roulé jusqu'aux délivres d'une maison en reconstruction. La tour nord de l'Abbatiale dominait ces natures mortes[A 47]. » C'est alors que survient sa première crise de la Foi:

« La multiplicité de la vie quotidienne pullula ainsi, autour du drame. La grande détresse acceptant d'attendre, cachée, pesante et sans douleur. Elle attendit toute la nuit, palpable à travers le sommeil. Ce fut au matin qu'elle l'écrasa. Augustin devait se rappeler longtemps la crise de ses seize ans, première des grandes secousses de sa vie. S'il en vint à bout, ce fut par l'énorme puissance d'habitudes morales qui ne voulurent pas mourir. Il était là, à l'aube, contre son lit, à l'heure où les genoux connaissent d'eux-mêmes que l'heure est venue de prier Dieu. Incapable de prononcer l'article du Symbole des apôtres : Et en Jésus-Christ, son Fils Unique, Notre-Seigneur, né du Saint-Esprit et de la Vierge-Marie, il hurlait d'un curieux hurlement à voix basse: C'est tombé, c'est par terre, c'est en miettes, comme pour la marchande de légumes... Je pourrais aussi bien dire: Notre-Seigneur qui descendez tous les jours, par la cheminée, la nuit de Noë!. Agenouillé, debout misérable, dans les tapages crus du matin, les discussions des journaliers montant de la courette, le raclement des brocs d'eau sur des barres de fontaine, les bruits quotidiens de tous les pauvres jours, il pleurait sur lui-même à petits pleurs haletants, mêlés de toux et de bouts de prières, d'absurdes prières (à qui?à quoi?) perdues, battant de l'aile dans le vaste ciel, mêlées d'un geignard et machinal : mon Dieu! mon Dieu!. Toute sa chère vie familiale, toute sa vie religieuse, son austérité raide, bien élevée, orgueilleuse, les gants sur les mains, le chaud blotissement à plusieurs et le ton de voix de ses parents qu'il a dans l'oreille en ce moment même, tout est désert, ravages, décombres[A 48]... »

Auparavant, Augustin avait ressenti un appel de Dieu « appel pressant et murmuré [qui] effleure son cœur comme un petit souffle  », décrit en de longues pages. Cet appel à se donner entièrement à Dieu, appel caractéristique à la sainteté, par exemple sous la forme d'une vocation religieuse, il le refuse. Sa Foi sort intacte de cette première crise. Il n'en sera pas de même de la seconde plus douloureuse et plus profonde, éprouvée plus tard à Paris, où elle va sembler sombrer définitivement.

La critique rationaliste de la Bible et des évangiles

Entrant en première année d'École Normale, n'ayant qu'une licence ès lettres à passer, Augustin pense avoir le temps de régler la question de l'historicité des Évangiles qui le taraude. Désireux de cacher la nature de cette recherche à ses camarades, il décide d'aller lire Alfred Loisy à la Bibliothèque nationale. Il lit Les évangiles synoptiques du grand auteur moderniste. Il va connaître, comme l'écrit E.Michaël, non pas seulement des débats intellectuels difficiles, mais une « lente agonie » de sa Foi.

L'incrédulité de Saint Thomas, par Le Caravage (1602)

« Après un après-midi à la Bibliothèque nationale », écrit E.Michaël, « plongé dans l'étude des exégètes, il se promène, hésitant et solitaire sur le quai devant le fleuve. Cette journée lui rappelle la lutte avec Renan, aux derniers mois de sa philosophie: le souvenir qu'il en a lui brise les muscles (...) Malègue décrit en détail cette longue agonie du doute dans lequel la lecture de l'exégèse plonge son héros. On voit Augustin lassé indéfiniment, la douleur ravageant tout son organisme. Parfois sa langue explore un goût de fièvre, aggravé de nausées et de douleurs aux tempes, le lit lui fait mal: Le creux central, hiostile, grattait. La fraicheur des bordures latérales ne durait pas. Il se retourna, regonfla l'oreiller, retrouva un peu de confort et de douceur[A 49]. L'agacement, l'insomnie et le sentiment de solitude dans la lumière de feu follet à l'autre bout du dortoir le torturent. Quel chaos et quelle misère! quelle multiple et contradictoire amertume! Consolez-moi de la souffrance de n'être pas sûr de vos souffrances, au nom de ces souffrance, ô Jésus[A 50],[65]. » Le blog Éducation, linguistique, société cite ce passage de L'arbre de science où, lors d'une inspection de Jules Lachelier au cours de grec de préparatoire à l'École Normale, Augustin est le seul étudiant capable de réciter par cœur un passage entier d' Œdipe roi, soit la fameuse strophe chantée par les vieillards thébains, où l'homme ne connaît d'autre bonheur que celui de se croire heureux[66].

Tout au long du calvaire de son doute, Augustin rencontre ce qu'il appelle ces heureux. D'abord son ami Largilier qui est, hormis ses proches, l'être avec lequel il sera le plus lié dans la vie. Scientifique et matheux, cet homme a aussi toute une réflexion religieuse et philosophique. Elle est axée sur la nécessité de trouver Dieu dans la sainteté estime le grand ami : « La sainteté rare réussite émerge des prodigalités naturelles, exactement comme dans tous les autres cantons de la biologie.  Dieu est très caché dans tous les déterminismes, si on ne le regarde pas où Il veut être regardé. Cette retombée sur le plan positif, ce souci de ne couvrir de son vol qu'un terrain préalablement arpenté, ce goût de toucher la terre solide, étaient du pur Largilier[A 51]. » Ces éléments mis en avant par Largilier sont bergsonniens, le Bergson de L'Évolution créatrice et de Les deux sources de la morale et de la religion, mais aussi d'une philosophie qui est celle de Malègue lui-même. « Bergson identifie religion dynamique et mysticisme[67] », ce « mysticisme », étant l'équivalent de ce que Malègue appelle « sainteté ». Pour Bergson, par l'étude de la mystique, « il est possible à la philosophie d'approcher la nature de Dieu[68]... ».

Foi et intelligence humaine

Avant que l'effondrement ne se produise, Largilier a de longues conversations avec Augustin. En scientifique qu'il est, Largilier n'admet pas que son ami tire un quelconque prétexte de la « relativité des connaissances scientifiques positives » en faveur de la Foi (ce avec quoi Augustin est d'ailleurs d'accord), mais estime que les recherches historiques positivistes écartent parfois des textes qui les gênent, que «  les enseignements orthodoxes ne se sont jamais heurtés à une évidence inverse et contraignante (...) Par exemple de cet ordre: César fut tué aux Ides de Mars (...) Auguste fut vainqueur à Actium (...) l'irréductible roc des faits.» Augustin en convient et répond ironiquement que « ce serait une grande paix » (car cela lui permettrait de sortir de son incertitude), mais il avoue que toutes ces questions « c'est le seul terrain au monde où ce qui me déciderait dans toute autre histoire ne me décide pas[A 52]. » Pour Malègue, s'exprimant sur le même sujet dans un essai théologique, « les tendances d'exégèse positiviste » convainquent le « négateur » qu'il est de son devoir « de ne pas tolérer entre le dogme révélé et ses traditionnels témoignages dont se sont contentés les saints, les obscurités dont il se fût satisfait en tout autre chapitre d'histoire humaine[69]. » D'ailleurs Augustin publiera dans les proceedings d'Harvard un article, Les paralogismes de la critique biblique où il met en question la faiblesse de certaines des critiques de Loisy, esprit positiviste, donc, en principe, sans a priori, mais qui pourtant en nourrit de fait un : celui de suspecter d'un point de vue strictement historique tout récit (en tant que récit historique), impliquant le surnaturel ou lié à celui-ci (comme les récits de la résurrection par exemple).

Après cette conversation, il se rend avec Largilier aux Vêpres de ce dimanche durant lesquelles Augustin ressent à nouveau l'appel de Dieu à tout donner. Au sortir de la cérémonie, Largilier explique à son ami, très intrigué, sa conception de la sainteté. Puis doit le quitter. Augustin rencontre alors par hasard et brièvement l'abbé Bourret puis un de ses anciens condisciples, Paul Vaton, poète raté et végétant dans Paris avec sa maîtresse Marguerite. Vaton s'enivre devant eux de telle façon qu'Augustin et elle, en une très longue scène pénible, doivent d'abord supporter ses outrances dans le restaurant où ils sont attablés, puis reconduire le faux poète à son appartement. Augustin rentre alors à l'École normale, ne parvient pas à dormir et tout au long de la nuit relit, désespéré, toutes les notes qu'il a prises sur les questions liées à l'historicité des évangiles, sur sa propre évolution. Il note aussi les critiques adressées à son meilleur ami Largilier dans les nombreuses notes qu'il a prises: « Même mon grand, mon cher Largilier pense avec son cœur, au lieu de penser avec son intelligence pure. » Et se souvient que ces lignes ont été écrites quand Largilier lui avait dit que Dieu était une donnée « aussi point de départ que n'importe quelle donnée d'expérience; et que si je ne voyais pas ainsi, c'est que je ne regardais pas où il fallait regarder, dans l'âme des Saints[A 53]. »

La nuit n'en finit pas, mais comme l'écrit Malègue, « rien n'était résolu». Augustin dira d'ailleurs, bien plus tard, au moment où Largiler le retrouve en ses derniers moments qu'il en est resté à cette incertitude et qu'elle s'est durcie : « Je ne connais même pas cette espèce de repos intellectuel qu'est l'acceptation de l'incertitude, dans les choses, douteuses par leur nature, vers lesquelles tu veux m'entraîner. J'ai l'incertitude de mon incertitude. » (Les derniers mots sont soulignés par Moeller dans son commentaire)[A 54] Un autre souci surgit, celle de la peine que va faire aux siens son apostasie : « Il se sentait tout à fait capable d'une simulation pathétique pour les siens bien-aimés, si seulement ils s'y fussent laissés prendre.  » Il se révolte, éclate en sanglots. « Qu'il aille à la messe le dimanche ou qu'il n'y aille pas, le déterminisme de sa pensée n'en serait pas plus changé que l'univers. S'il ne décidait pas, les choses décideraient pour lui, au fond de lui, dans les mécanismes intérieurs. Tout tomberait un jour ou l'autre, comme un vieux mur. Choisir par décision positive de la volonté! Quelle sottise! Les choses choisissent pour vous! (...) Ainsi doucement, cette fois, longuement, sans la secousse des sanglots, le bras sur de gros bouquins et le front sur ses bras, le malheureux pleurait dans la nuit[A 55]. » Malègue définit désormais par ces mots la position de son héros « Le mot de Romain Rolland, la vie dépasse Dieu, qu'il avait méprisé jadis et jugé inepte, lui revint en mémoire et se vengea. Dieu! Qu'espérons-nous rencontrer sous nos mains, dont nous puissions remplir ce mot démesuré? Nous y mettons de pauvres objets grêles, des vérités morales de sens commun, du mysticisme de couvent, rien de l'immensité des choses. Glaciale cause première, cahssée des des libresdéterminismes humains, l'infinitude des sciences expérimentales et la riche complexité de l'action la dépasaient également. Il trouva qu'il avait avancé depuis la veille sur le chemin de l'agnosticisme[A 56]. »

L'amitié

Au cours de la fameuse nuit où il perd la foi Augustin se rappelle l'incident suivant : il a surpris quelques lignes dans le petit carnet de poche de Largilier, le jour même où celui-ci venait de présenter un mémoire jugé plus que brillant à l'Académie des sciences. Le carnet ayant été égaré, Augustin l'avait entr'ouvert et avait lu « Je m'examinerai, et si la physique m'est une idole, je briserai l'idole.» puis s'était excusé devant son propriétaire qui lui avait répondu: « De toi, mon bon vieux, ça m'est égal[A 53]. » On sait qu'à la fin de la nuit Augustin se met à sangloter longuement en sa turne déserte sur ses notes et ses livres.

Puis, brusquement, dans cette dernière partie de la nuit, la porte de la turne s'ouvre, c'est Largilier : « Augustin fit avec ses bras un grand signe d'abandon sans chercher à s'essuyer la figure. Puis retrouvant ce beau mot de l'amitié: - Devant toi, mon vieux, ça m'est égal[A 55]. » Largilier lui dit que Dieu ne laisse pas errer ceux qui le cherchent sincèrement et qu'il enverrait plutôt un ange. Augustin lui répond « avec un sourire de misère » que jusqu'à la venue de l'ange il est tranquille, pensant notamment à la peine que son agnosticisme va faire aux siens.

En fait l'ange de la fin, ce sera ce même Largilier, devenu prêtre et qui rend visite à Augustin à Leysin, à la demande du malade et de sa sœur Christine: « Elle m'a dit que tu avais de grandes peines et que ma visite te ferait du bien. » Largilier commence par embrasser le malade qui lui demande de ne pas se mettre à contre-jour pour qu'il puisse contempler ce qu'il est devenu physiquement. Toute la scène est d'un parfait naturel y compris les sarcasmes amicaux d'Augustin sur l'état ecclésiastique de son ami. Le dialogue entre les deux hommes sera aussi le dialogue entre un prêtre et un fidèle proche de la mort, mais ce qui l'emporte d'abord en cette rencontre, c'est l'amitié, cela en dépit ou parce que les deux hommes reprennent en cette occasion certains des éléments de discussion de leur jeunesse. Mais, avant tout, Augustin fait à son meilleur ami le récit de son amour enivré d'Anne de Préfailles:« J'ai cru, mon Dieu, l'aimer presque depuis toute mon enfance. Bien que les émotions dont elle était la mesure ne s'appliquassent pas initialement à elle. » C'est la première fois qu'Augustin en personne, dans un dialogue avec un personnage du roman, s'explique sur cet amour dont on revit les joies déchirantes. L'émotion est si grande à un moment que revient le « vieux mot de l'amititié » : « de toi à moi, ça m'est égal mon vieux ». Largilier s'en souvient comme si c'était d'hier. Puis Augustin : « Et moi qui me serais fait volontiers jésuite, pour continuer de vivre avec toi! » Puis Augustin explique que cet amour le rejoint, lui, Largilier. Celui-ci, intrigué, reçoit cette réponse : lui-même lui avait promis la venue d'un « ange » lors de l'effondrement de sa foi à Paris. Augustin eut le sentiment que cet ange était Anne de Préfailles, mais se trompait. Il va apprendre et sans doute Largilier lui-même que « l'ange  » en question ne sera pas celui de l'amour mais celui de l'amitié, ce qui fait de celle-ci en fait la clé de voûte de ce roman-fleuve avec ce mot de Largilier sur l'Incarnation : « Loin que le Christ me soit inintelligible s'il est Dieu, c'est Dieu qui m'est étrange s'il n'est le Christ. », parole la plus profonde du roman selon Charles Moeller et qui est sans doute celle qui réconcilie Augustin avec la foi, c'est-à-dire en fait avec lui-même.

La danse et la beauté

Granville Leveson-Gower´s children (1776-7), (George Romney)

Lors d'une de la deuxième visite d'Augustin aux Sablons en été, Anne de Préfailles, Élisabeth de Préfailles et lui-même observent les moustiques effleurant la surface d'un petit lac. Les deux femmes trouvent que sur la surface de l'eau, ce « foisonnement de lignes brisées n'est pas sans vie ni sans beauté ». Mais Augustin pense que ce n'est pas là la vraie grâce. À la question d'Élisabeth de Préfailles sur ce qu'est cette vraie grâce, Agustin répond, en s'inspirant de Bergson, que la vraie grâce « est faite de lignes courbes, dont le changement de direction incessant, fondu et sans heurt exprime sympathie, accueil, effort des hommes et des choses vers nous (...) C'est ce qui explique (...) le pathétique de certaines danses[70]...» Et il explique ensuite (embarrassé tellement il craint de donner une impression de pédantisme à Anne): « Les évolutions des danseuses, leurs penchements d'épaules, de tête, de corps, de bras arrondis vers vous, vous présentent une offrande d'elles-mêmes qui est l'extrême grâce. Vos désirs, vos rêves, ceux mêmes que vous ne vous êtes pas dits, prennent corps devant vos yeux sans que vous puissiez comprendre par quel sortilège la danse a pu en rendre conscience avant vous, les capter et vous les offrir[71]. » C'est l'occasion pour Élisabeth de Préfailles de rappeler à Anne une petite fille qui danse dans un tableau de Romney intitulé Children of Earl Gower, évocation qui fait sourire Anne tandis qu'Augustin poursuit : « La danse (...) s'enfuit dès le moment d'après, emportant ses offrandes. Elles n'étaient pas pour nous. Elles n'étaient pour personne en particulier. Mais notre sensibilité ne pouvait les lire sur le dessin des lignes sans croire aussi qu'elles lui étaient destinées: condition sine qua non de la lecture. L'œil qui voit l'Univers s'en croit aussi le centre... C'est le pathétique de la danse, que cette offrande et ce refus mêlés[72].» Et parce qu'Élisabeth revient au tableau de Romney et à la  timidité câline de la petite fille, « Toute beauté humaine, lâcha Augustin dans une audace folle et subite, est une offrande de bonheur qui ne s'adresse à personne en particulier, bien qu'elle soit recueillie par ceux que le hasard place devant elle[73].» Et il s'adresse intérieurement des reproches puis se donne des conseils tellement il est angoissé devant Anne par peur de lui déplaire : « Est-ce qu'il devenait aliéné? Est-ce qu'il perdait la tête? Est-ce qu'il n'avait pas osé la regarder en lui parlant de beauté? ... Ainsi qu'au déjeuner revinrent les conseils impérieux : Des convenances! de la tenue! trouver sur-le-champ d'autres mots gais, gris, insignifiants, tout simples[74]

L'amour

Une très belle étudiante présente un examen chez le Professeur Méridier

L'encore jeune célibataire vivra un amour déchirant et éperdu, incapable de se déclarer surtout, pour une jeune aristocrate profondément croyante, Anne de Préfailles. Cela commence par un examen. Anne de Préfailles doit présenter son examen de philosophie et Augustin, son professeur, est de suite troublé par la jeune fille au plus profond, faisant de violents efforts pour que rien n'en paraisse en cette situation professionnelle: « C'était bien difficile. Il y avait entre eux soixante centimètres d'air confiné où il reléguait son regard durci, maintenu aux refuges techniques[A 57]. » Les soixante centimètres d'air « se chargèrent d'air de réalité religieuse privée, profonde, appartenant en propre à la fine et grave jeune fille qu'il voyait devant lui mystérieuse[A 9].

Le déjeuner aux Sablons

Bouquet de roses rouges; Pastel au couteau de Pierre Vallon 1997

Augustin se remémore ces « dix merveilleuses minutes » en s'habillant pour le déjeuner auquel il a été convié aux Sablons. Les Sablons c'est cette propriété à quelques distance de la ville qui le faisait déjà rêver en son adolescence et où il s'est rendu parfois avec son père, notamment quand il y rencontre pour la première fois Élisabeth de Préfailles. Ses riches propriétaires lui ont un jour confié une mission de précepteur, pour un de leurs jeunes parents. La famille d'Anne de Préfailles, de la très riche aristocratie, l'a invité à ce déjeuner où elle sera présente et il se remémore l'examen et le désir qu'il avait de la très belle étudiante: « Une âme humaine est normalement inexplorable. Mais de celle-ci venaient de monter pour lui de belles idées adolescentes, graciles et passionnées, qu'il se sentait encore, après trois semaines, le désir de serrer comme des personnes entre ses bras[A 58]. »

Charles Moeller écrit: « Cet être qui avait tendance à se défier des intermittences du cœur, sera ravagé par une violente et délicieuse passion pour Anne-Marie de Préfailles. Tous les lecteurs de Malègue se souviennent des admirables scènes que l'auteur a détaillée avec une profondeur et une minutie qui l'égalent à Proust[75]. L'arrivée au château, à travers des chemins sinueux, fleuris de roses; les timidités et les maladresses de cet être entravé par une vie intellectuelle trop hautaine et trop limpide; les éblouissements de sa sensibilité lorsqu'il conduit la jeune fille à table; les affres de la solitude à l'heure du café; le numéro de la Revue des deux mondes qui, providentiellement, lui permet d'avoir une contenance à l'heure où il est persuadé que tout est perdu, que jamais il ne sera aimé et qu'il n'a donc qu'à piétiner ce sentiment ridicule; puis l'éblouissement de ses yeux lorsqu'il voit Anne-Marie[76] près de lui, lui offrant une tasse de café[77]... »

Rentré des Sablons, Augustin se met à la recherche dans la bibliothèque de son père de la Bible où il relit les versets du Cantique des cantiques: « Tu m'as ravi le cœur, ma sœur fiancée; tu 'as ravi le cœur d'un seul de tes regards...(...) La plénitude de cet amour le confondait. Il ne savait trop quel chemin prendre pour faire monter vers Dieu sa gratitude, ni quel sens exact donner au terme : bénédiction. La douceur de certains mots lui était littéralement intolérable : celui de petite Anne, celui de fiancée. Ils produisaient un arrêt du cœur réel, senti, d'une ou deux secondes. Dans sa poitrine, en attente et ne servant à rien, une sorte de velours intérieur trop chaud s'étalait, contre lequel battait ce cœur. Il pensait aux vieilles images : feu, blessures, tant raillées; c'était bien cela cependant. Quand s'étaient présentés pour la première fois, le lendemain du déjeuner, ces mots insoutenables, il avait été heureux d'être seul, pour se mettre à genoux contre sa table, comme en ses anciennes prières, la tête dans ses bras, et ne plus rien voir que la nuit[A 59]. »

Un autre soir d'été aux Sablons, cette fois en présence seulement de quelques personnes, explique Léon Emery, « Deux acteurs supplémentaires viennent participer à l'envoûtement bienheureux. Le premier est le pianiste qui crée la merveilleuse soirée incantatoire au cours de laquelle la musique de Chopin emplit l'espace et trouble subtilement les imaginations. Chopin n'étant sans doute pas choisi au hasard en tant que confident. Le second est le bon vieil évêque [Mgr Herzog, le premier aumônier des talas, alors simple prêtre, lors de l'année préparatoire d'Augustin à l'École normale et qui leur donnait des cours d'Écriture sainte], l'ancien maître d'Augustin, le prêtre doucement paternel et délicieusement jeune de cœur[78]... »

Chopin, LIszt et les roses

"Beata Beatrice" par Marie Spartali Stillman

Avant que l'on ne passe à la soirée musicale aux Sablons, il est question du projet d'Anne de fonder une École normale secondaire d'Enseignement libre pour jeunes filles, projet pour lequel Augustin offre ses services. La jeune fille lui en est immédiatement reconnaissante: « Il subit le pur et sombre violet des yeux qu'elle leva sur lui, et l'étonnement grave qu'on voyait jadis à ses regards d'enfant. Il la vit ardente, candide, entendue, délicate, pleine de Dieu, belle à en mourir. Il s'agenouilla il se prosterna devant elle, une fois de plus, dans l'incognito de son cœur[A 60]. » Augustin précise cependant que même une École à buts religieux « doit s'accommoder d'une philosophie indépendante comme la sienne » et il rappelle à cet égard que son maître Victor Delbos tenait beaucoup, à cause de sa foi même, à cette indépendance. Augustin souligne que c'est bien de cette indépendance qu'a besoin un étudiant catholique, c'est-à-dire d'une pensée simplement théiste, le reste venant seulement de l'étudiant lui-même. Anne y acquiesce car « sans cela il n'y aurait pas de Foi! », ce qui amène Augustin à répéter les derniers mots d'Anne « La Foi catholique est une Foi », Augustin répétant les mots d'Anne, commente Malègue, «  d'un ton sourd et rude et le front baissé, pour éviter les ardents yeux sombres posés sur lui; - se demandant s'il avait dit assez pour l'empêcher de prendre son goût des choses religieuses pour une Foi, au sens fort, s'il n'était pas resté en deçà de la sincérité absolue qu'il fallait éperdument lui offrir; - et aussi parce qu'il ne l'avait jamais vue plus passionnément belle et transparente jusqu'à l'âme, et qu'il désirait se jeter à terre devant elle, baiser le bas de sa robe et lui tendre désespérément les bras[A 61]. »

Le salon éclairé est alors plongé dans l'ombre de ce soir d'été, « la musique conseillant même qu'on fermât les yeux, une nuit spéciale, interne, humaine, ajoutée à la nuit sidérale ». Augustin, écrit Malègue, en écoutant Chopin, « ne savait plus qui devançait, qui était devancé, de son cœur ou de la musique, qui s'exprimait, de lui ou d'elle, des grands thèmes interprétant ou de l'interprété (qui était lui-même) tant la lame de personnalité séparante se montrait traversable, tant le jeu de ses propres mouvements passionnés glissait clair sur la surface huilée des sons[A 62]. » Bergson dit la même chose que Malègue, soulignant que la musique « n'introduit pas ces sentiments en nous » mais qu'elle « nous introduit en eux, comme des passants qu'on pousserait dans une danse[79]. »

La pianiste en vient à une rhapsodie hongroise de Franz Liszt,  la musique, commente Malègue, fouilla « dans son cœur, non son cœur actuel, mais celui qu'il aurait un jour. En avance, elle le laissait entrevoir il ne savait quels lointains apaisés. Il était déjà bien beau qu'elle pût lui faire accepter l'idée qu'à une date fort brumeuse de l'avenir, un changement possible pouvait frapper l'un de ses grands amours d'une force d'éternité[A 63]. » Quand la musique finit, Augustin échange ses impressions avec Anne et remarque « cette même familiarité douce et riante qu'elle lui avait déjà montrée depuis le début du dîner. Mais il s'y ajoutait une sorte de timidité heureuse tout à fait imprévue[A 64] » Moeller nous aide à résumer le reste : « La soirée inoubliable au cours de laquelle il se laisse emporter lui, l'intellectuel, par la musique de Chopin, fait céder les dernières barrières qui essayaient d'endiguer la montée de l'amour. lorsque durant le retour en voiture, Mgr Herzog lui fait savoir qu'une démarche de sa part serait bien reçue, Augustin cède tout à coup à une immense marée d'émotions : il pleure comme un enfant, d'énervement, de joie de crainte[77]. » Il confie à Mgr Herzog qu'il pense que c'est cette jeune fille qui est l'ange dont parlait Largilier lors de la nuit où sa foi s'est effondrée et lui dit qu'il « sent la sourde présence et la terreur de Dieu. » La famille d'Anne lui a remis des roses pour sa mère et sa sœur. Elles lui rappellent les moments hostiles de sa première visite aux 'Sablons où, par timidité, il s'était attardé devant celles du château, « c'étaient elles maintenant qui venaient à lui ». Il monte l'escalier qui conduit à l'appartement familial accompagné de leur parfum:

« Inerte, anesthésié, Augustin perdait pied en un bonheur sans rivage. La gaieté de son corps le devançait. Il ne savait quelle légèreté incroyable commençait de bondir et bouillonner dans ses muscles. Il continuait cependant de monter lentement, porteur des roses d'automne, en un recueillement encore terrifié, incomplètement éclairé par les premiers feux d'une effrayante joie[A 65]. »

La sainteté comme donnée expérimentale de la présence de Dieu

William James (1842-1910)

Lors de l'examen de philosophie d'Anne de Préfailles, Augustin l'avait fait parler de William James décrivant l' expérience religieuse, dont l'étudiante a souligné le caractère personnel, c'est-à-dire, non ce que les sciences positives appellent expérience, valable pour toute raison humaine, estime Augustin. Or James pense qu'elle est cependant communicable par les voies où souffle l'esprit soit de manière irrationnelle (estime Augustin). La psychologie positive ne dispose pas d'instruments pour dire la spécificité de ces communications avec Dieu. Il est à noter que dans la récente édition critique de l'ouvrage de Bergson Sur le pragmatisme de William James, Stéphane Madelrieux et Frédéric Worms souligne la grande importance pour le philosophe français de l'ouvrage du philosophe américain The Varieties of Religious Experience : A Study in Human Nature , New York and London, Longmans, Green & Co, 1902): « Cet ouvrage de James fut décisif pour Bergson sur qui il fit une « une profonde impression » : il est une étape importante dans le cheminement qui devait le conduire aux Deux Sources. Il lui reprend notamment l'idée du caractère personnel et vécu de la religion dynamique, qui s'incarne dans ces individus exceptionnels que sont les mystiques et les saints, et qui fait des traditions , des théologies et des Églises des cristallisations secondaires d'ordre intellectuel[80]

Anne de Préfailles et l'expérience religieuse

Alors, Anne de Préfailles rétorque à Augustin: « C'est peut-être que la psychologie positive, bornée à l'étude expérimentale de l'individualité humaine, y est insuffisante? (...) Si par impossible (...) un chimiste ignorait la vie, il ne verrait nulle différence entre les éléments chimiques du protoplasme cellulaire et les autres molécules qui sont hors des protoplasmes, un peu plus de complexité seulement[A 66]. »

Émile Boutroux (1845-1921)

Mais s'il sait les voir, dans un ordre spécial, c'est qu'il a déjà « l'idée de la vie » et Anne de Préfailles d'enchaîner: « De même celui qui ignore Dieu ne voit dans l'âme des saints qu'hallucinations, morcellement de personnalité pour tous les phénomènes de contact entre une âme et une Présence dont il n'a pas l'idée[A 67]... » Augustin lui répond qu'il n'y a de sainteté qu'aux yeux du croyant de même qu'il n'y a de conscience que pour l'observateur conscient et termine sur le monde interrogatif en estimant que cela « enferme le croyant en un subjectivisme bien strict, à l'abri des critiques mais impuissant aux conversions[A 67] ? » Il poursuit en citant Émile Boutroux estimant de manière plus sèchement logique que lorsqu'un être a atteint toute la perfection dont il est capable,cette nature ne lui suffisant plus, il acquiert l'idée claire du principe supérieur dont cette nature s'inspirait. Ne connaissant pas cette référence qu'elle n'a pas à connaître, il lui dit alors que l'on est en pleine métaphysique « hors de toute atteinte de l'introspection » et lui concède : « vous pourriez me dire , il est vrai, que celle-ci en est cependant la source inavouée[A 58]... » Elle lui répond alors en citant le mot célèbre de Pascal « Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais déjà trouvé ».

Maurice Tochon note que Malègue n'isole jamais la séquence amoureuse du roman, de ce que vivent la mère d'Augustin, Madame Méridier, et la sœur du Normalien, Christine: « Leur vie est ordinaire, d'une pâleur, d'une insignifiance dont l'excès devrait nous alerter (...) La conviction de Malègue est que ces deux femmes, l'une en cela héritière de l'autre, colonisent des domaines où Augustin ne peut entrer, bien qu'il soit le plus proche témoin de leur prière, de leur vie spirituelle : il voit, il essaie de participer, mais il n'entre pas. Ce qu'il en comprend reste intellectuel, passé au tamis de la psychologie religieuse (quelque bienveillance qu'on lui fasse crédit par ailleurs). Pour les deux femmes, le bonheur est ailleurs. Non pas dans les hymnes et les cantiques [traduction française du titre du dernier chapitre de Canticus canticorum - In psalmis et hymnis et canticis] mais dans l'humble acceptation du quotidien parole de la volonté de Dieu[81]. »

Or, durant la nuit qui suit l' effrayante joie que la médiation ou la révélation de Mgr Herzog, provoque chez Augustin, celui-ci , revenu à l'appartement familial, va entendre, comme sa mère et sa sœur Christine, le cri déchirant, vers quatre heures du matin, de celui qu'on ne nomme jamais que Bébé. Christine pressent que le hurlement étrange de son fils est annonciateur de mort. Maurice Tochon introduit dans sa propre citation ci-dessus une note de bas de page, renvoyant un important passage d' Augustin, concernant Christine. Puis il renvoie encore à un autre texte de Malègue concernant Madame Méridier. Il vaut la peine d' introduire à ces deux renvois.

Christine pressent que son enfant va mourir. Le sentiment que la vie de son enfant est menacée va la transformer en combattante, tant dans les soins pratiques qu'elle va prodiguer que dans sa vie spirituelle (et Madame Méridier, quoique moribonde, l'y accompagnera). Malègue écrit sur Christine : « Il va falloir voir juste, se battre dur. Des puissances d'action désespérées se lèvent au cœur de Christine, quelque chose d'une gravité, d'un sérieux écrasants (...) Il faudrait dans la direction de Dieu, comme une prière perpétuelle, une tension permanente; il faudrait qu'elle prenne chaque matin et pour tout le jour, le sentiment d'un besoin de Dieu éperdu, précis, spécial, dans l'immense besoin général: Seigneur, celui que vous aimez est malade. Il y a des spécialistes de ces supplications-là. Elle écrirait aux Clarisses, où est Marie...  [la Marie de chez nous dont il a été question dans Le Grand Domaine][A 68] »

M. Tochon cite alors la phrase qui suit de Malègue  : « Ainsi pénètre-t-elle le monde de la prière, avec cette intensité, cette clarté dans la profondeur, qu'elle partage avec Augustin en d'autres royaumes que lui, des royaumes où il n'entre pas[A 69] » Puis M.Tochon rapporte aussi, un peu plus loin, la réaction de Madame Méridier quand, lors de la la venue du médecin après le cri de Bébé, voyant le désarroi de Christine, Augustin tente en vain de s'en faire une alliée pour calmer Christine : « Sur le vieux visage gris pierre passa un bouleversement muet où toutes les douleurs, l'actuelle, celle d'autrefois, celle pressentie, se mêlaient dans une longue science de la souffrance[A 70]. »

Augustin étranger au phénomène qui (pourtant) le fascine chez sa mère et sa sœur

« À partir de là  », poursuit M.Tochon « Malègue montre comment la souffrance (...) peut - ou non - être le chemin par lequel Dieu passe pour se manifester comme Il veut être connu. A l'horizon de tous c'est non pas la Résurrection, mais Gethsémani et la Croix[81] » Cette « science » de la douleur chez Christine (et Madame Méridier) est bien avancée. Christine perd son bébé. Anéantie par la douleur, elle s'évanouit même à deux reprises. Puis Madame Méridier meurt. Ensuite, au lendemain de l'ensevelissement des deux êtres aimés, elle apprend que son frère est atteint d'une tuberculose qu'il a sans le savoir transmise à Bébé. Cette maladie décide Augustin à écrire une lettre à Anne de Préfailles pour lui faire part du fait qu'il s' efface. Il l'écrit malgré les objections de sa sœur estimant qu'une fiancée pourrait attendre sa guérison (alors possible), même un an ou deux. Ce à quoi son frère rétorque: « Même si nous étions fiancés (...) mon devoir le plus strict serait de m'effacer. A plus forte raison[A 71]... » Christine connaissant son frère sait que sa résolution est définitive.

Dès lors se souvenant des tortures qu'elle a endurées, elle lui dit que leurs deux routes menaient au calvaire, mais Augustin lui répond par une moue excédée. Malègue ajoute: « Mais pour Christine aussi, il s'agissait du plus strict devoir. Puisqu'il fallait apparemment, pour les relations de son frère et de Dieu, prendre les précautions, user des mêmes discrétions et contournements qu'en toute autre tactique psychique, l'idée lui vint, en une irrépressible poussée que la meilleure base de départ était sa propre douleur. Si Dieu le lui avait donnée, c'était pour qu'elle servît[A 72]... » Exprimant en quelque mesure sa pensée à voix haute, elle subit les sarcasmes agnostiques de son frère, tente encore de lui représenter que tout n'est pas fini avec Anne. Augustin n'en croit rien et persévère dans sa résolution..

Quelque temps auparavant cependant, songeant à sa mère, à Christine, il en était revenu à son idée que « le seul terrain d'exploration correcte du phénomène religieux est l'âme des saints », tout en pensant cependant aussi que ce seul constat était insuffisant « les âmes plus modestes comptaient aussi, les classes moyennes de la sainteté[A 73]. »

Foi et intelligence

Même alors qu'il s'approche de sa fin, une mort qu'il finit par désespérément désirer, et qu'un vieil ami de Normalsup à Paris, Largilier - devenu prêtre - lui rend visite, Augustin refuse que celui-ci lui jette à la tête ses hypothèses catholiques ou que l'on prenne sa revanche sur lui avec les cartes truquées de la mort[A 74]. Pourtant, Augustin en cette lutte impitoyable de Jacob et l'Ange[82] va rencontrer Dieu, d'une façon inattendue et surprenante. Pour Maurice Tochon, Malègue fait de Largilier un être d'exception, tant sur le plan de l'intelligence scientifique (on parle de lui comme d'un futur Prix Nobel de physique) ou philosophique, que sur le plan de la sainteté: « A un transfuge de l'envergure d'Augustin, il faut opposer un ange de stature au moins égale sinon nettement supérieure : Largilier doit être capable de pousser le raisonnement philosophique avec la même compétence qu'un philosophe et des exigences conformes à celles d'un professionnel. Il ne saurait en effet être question pour Malègue de liquider le problème de la conversion en quelques formules pseudo-philosophiques et pseudo-religieuses[83]. »

« Loin que le Christ me soit inintelligible s'il est Dieu, c'est Dieu qui m'est étrange s'il n'est le Christ »

Pour Malègue, en effet, si la Foi dépasse l'intelligence, les dépassements que cela implique doivent être « pesés, critiqués, repensés, acceptés par l'intelligence. C'est d'une main de souveraine qu'elle passe, quand elle juge bon de passer la main[84]. » De ce point de vue, il y a cette parole que met Malègue dans la bouche de Largilier et que Moeller considère comme la parole la plus profonde du livre: « J'ai entendu d'un ex-athée cette formule singlière: "Sans le Christ, j'aurais la haine de Dieu". Qu'Il me garde de ce blasphème, dont je sens toutefois les racines. Loin que le Christ me soit inintelligible, s'Il est Dieu, c'est Dieu qui m'est étrange s'Il n'est le Christ...» Voilà qui va produire en Augustin une réflexion que Moeller juge décisive et part « souveraine » de l'intelligence dans son retour à la Foi:

L'exigence de l'expérimental en matière religieuse

Lui aussi, Augustin, jadis avait senti son cœur sollicité par la sainte Humanité de Jésus. Cette rencontre s'expliquait comme toutes les rencontres: le sujet flottait dans l'air religieux contemporain. Il avait sur les âmes la prise la plus naturelle et la plus forte. Des "fiches" lui étaient consacrées parmi celles qu'il avait relues dans la fameuse nuit [allusion à la nuit où la Foi d'Augustin s'effondre et où il est surpris dans sa thurne en cet état, par Largilier]. Dans le cristal adamantin des dogmes, c'était la facette qui frappait l'âme moderne, scientifique et mystique ensemble. La nature humaine de Jésus subissant les déterminismes que Sa nature divine avait Elle-même instituées, se soumettait au mécanisme social des expositions historiques lacunaires. Curieux pont suspendu entre la douleur et la question biblique, les entrelacs des lois positives le supportaient comme des filins[A 75].

Malègue a eu l'occasion de commenter cette préoccupation de l'expérimental en matière religieuse dans un de ses ouvrages théologiques intitulé Pénombres: « Si donc Dieu veut parler un langage qui soit le leur, à ces âmes contemporaines, ivres de connaissances positives (et c'est une belle et juste ivresse), il faut en quelque sorte que nous le suppliions (...) de trouver un moyen de franchir cet abîme par lequel les intelligences s'en croient séparées (...) Pascal sur un cas particulier a donné de ces devancements la formule magnifique et générale: Tu ne me chercherais pas si je ne t'avais déjà exaucé... L'Incarnation de Dieu est cet exaucement même[85]. »

Il revient sur cette préoccupation de l'expérimental en matière religieuse de manière plus littéraire et philosophique en répondant à un lecteur protestant, Charly Clerc, professeur de littérature française à Zurich qui lui a écrit à propos d' Augustin ou le Maître est là: « Au fond, Augustin rentre (conduit? traîné?), dans l'immense encadrement spirituel constitué par le monde des âmes qui ont aimé Dieu sans mesure, par ceux que dans l'Église catholique, nous appelons les Saints. Il n'est pas de réalité plus intimidante. Je suis mal renseigné sur le mysticisme des Églises réformées (...) Qu'il y ait là, dans la vie des Saints, le chemin où trouver cette fameuse preuve expérimentale, qu'après Hamelin, l'intelligence contemporaine tend à exiger de Dieu, c'est ce dont W.James, un Protestant eut le premier l'idée vive. Bergson l'a reprise dans les Deux sources. Cette réalité mystique qui nous conduit aux sommets du monde, et au cœur de l'explication humaine, comment faire (ce qui est mon métier), pour lui conférer la vie romanesque[86] ? » William Marceau insiste sur la convergence de pensée entre Malègue et Bergson (qui vient d'écrire peu avant Augustin Les deux sources de la morale et de la religion). Dont on peut citer le passage suivant à propos de l'existence de Dieu « Nous voulons seulement dire que, si les ressemblances extérieures entre mystiques chrétiens peuvent tenir à une communauté de tradition et d'enseignement, leur accord profond est signe d'une identité d'intuition qui s'expliquerait le plus simplement par l'existence réelle de l'Être avec lequel ils se croient en communication[87]. ») Marceau insiste sur cette indépendance de la pensée, qui a cependant été exagérées selon lui par Augustin : « Il est bien de noter ce goût légitime et clair d'user de l'indépendance dans sa pensée et dans sa vie: rien d'exagéré puisque, par définition, il s'agit d'un appel à une vie supérieure, de "conseils évangéliques", mais il y a surestimation des valeurs intellectuelles: il y a surtout le mystère d'une destinée surnaturelle : si Augustin avait accepté l'appel, le danger d'hyperintellectualisme qui le guettait l'aurait épargné[88] »

La sainteté de la onzième heure d'Augustin et les preuves expérimentales

Les ouvriers de la onzième heure, évangéliaire byzantin du XIe siècle

Ce qu'Augustin ressent, c'est une cohérence profonde entre l'acceptation par le Christ du déterminisme des lois du monde (les causes secondes) qui le condamnent à la mort sur la croix et cette seconde condamnation à mort, par analogie, qui contraint sa parole à passer par des catégories de pensée ou de transmission de la pensée qui sont celles de son temps et devenues plus que fragiles au regard des exigences contemporaines, notamment celles de la critique historique pointue. A ces deux cohérences, s'en ajoute une troisième, la destinée même d'Augustin, promis à une très brillante carrière, à un grand amour humain et que la maladie va immoler comme le Christ ou comme, par analogie, les témoignages évangéliques. La cohérence c'est que dans les trois cas un mécanisme (celui des lois du monde), ôte tout Sens: tout sens à la vie du Christ, tout sens à la transmission de son message, tout sens à la vie d'un jeune intellectuel appelé à une brillante carrière et à un grand amour[89].

Augustin lui-même se voit ou se ressent comme le pont suspendu entre la douleur et la question biblique. La part de raison dans le retour à la foi d'Augustin évoque aussi, selon Moeller, le tour d'esprit de Bergson qui essaye de rejoindre les réalités métaphysiques sur le chemin de l'expérimental[90] Augustin est ici induit en tentation de consentir, non par l'effet de quelque pulsion irrationnelle (la peur ou n'importe quelle émotion), mais à travers un raisonnement qui lui permettra d'accueillir, en homme libre, l'invitation qui va lui être faite par l'intermédiaire de Largilier. Moeller écrit: Pascal et, après lui Blondel ont admirablement montré que, en dernière analyse, c'est dans un geste, un acte précis, parfois un rite infinitésimal, que l'Unique nécessaire nous est communiqué[91]. Ce geste c'est Largilier qui va inviter à le poser en risquant le tout pour le tout dit Moeller et en invitant Augustin à se confesser, ce qui selon Moeller est la troisième dimension de la Foi, à savoir la grâce.

Les mots de l'absolution prononcée par Largilier, écrit Malègue, font sur Augustin une impression profonde (il écrit qu'ils le heurtent comme des balles) : « Agenouillé, il se prosterna en pensée, tomba à terre, écrasé, d'un anéantissement sans nom. Il était le grain de sable des textes bibliques, un grain de sable conscient, qui eût devant lui vu tout le rivage, toute la mer et, par-delà la planète, et, par-delà encore, l'énormité démente de l'espace, et, dans le suprême au-delà, le Roi de tous les Absolus[A 27]. » Ce passage fait écho à l'expérience enfantine relatée plus haut, lorsque face à la grande forêt surplombant les gorges du Cantal, les premiers troncs d'arbre « ont l'air de cligner de l'œil et de dire: Oui...mais, derrière nous... Derrière les enfoncements qui suivent notre première obscurité rousse... et plus loin, derrière ceux-là... et derrière les autres encore.... Augustin répète: les gorges, la grande forêt, ... la grande forêt des gorges... pour faire chaque fois prendre à son esprit son élan vers la confidence suprême...Le secret de la grande forêt, plus gonflé du dedans, est plus près de s'ouvrir. » (Augustin 1re édition, Tome I, p.40, 2e édition, p. 37). Après le choc des balles de l'absolution, Augustin, ajoute Malègue, « put encore murmurer : preuves expérimentales... expérimentales[A 76]... », nouvelle allusion à toute la recherche contemporaine sur cette présence de Dieu dans l'expérience.

Le retour à la foi à la veille de la mort : Jean Barois versus Augustin

Plusieurs auteurs [92] ont comparé ce premier roman de Malègue à celui de Roger Martin du Gard, Jean Barois dans la mesure où dans les deux cas le héros principal revient à la foi de son enfance à la veille de la mort. Pour Victor Brombert, les deux démarches sont absolument différentes: « Augustin ou le Maître est là  se différencie complètement de Jean Barois en ce qui concerne les vertus morales et dramatiques de la souffrance. L'angoisse psychique et physique chez Barois enngendre une dépression morale et la nostalgie de la douce atmosphère de l'enfance. Barois choisit de mourir dans son village natal, entouré de visages et d'objets familiers. Mais pour Augustin la souffranec est une expérience exaltante qui l'élève jusqu'aux « altitudes glacées » de la méditation spirituelle. Ce n'est pas une coïncidence si, contrairement à Barois, il choisit de mourir en une solitude altière, dans la chambre d'hôpital anonyme d'un sanatorium suisse en montagne. La haute altitude est le symbole d'un état d'âme à même de transformer la souffrance en beauté[93]

Écrivains, critiques, philosophes et théologiens jugent ce livre

Ce qui gêne plusieurs penseurs, théologiens ou philosophes, c'est qu'Augustin retrouve Dieu (rencontre à nouveau Dieu...) au moment de sa mort. Ainsi Maurice Blondel a pu écrire à Malègue : « J'espérais que l'évolution finale d'Augustin, par le double triomphe de sa conscience scientifique ou philosophique et de son sens chrétien, éclairerait son retour sous l'action d'une grâce qui chez un homme tel que lui, pouvait user des lumières naturelles et servir d'exemple salutaire à d'autres âmes victimes ou menacées de crise semblables à la sienne[94] ». De même Roger Aubert écrit qu'il est « regrettable que cette conversion n'ait lieu qu'à un moment où le héros est déjà fort affaibli physiquement. Si l'auteur n'avait pas attendu ce moment pour lui faire poser le pas décisif, le livre y aurait certes perdu en pathétique, mais il me semble que la thèse qu'il veut défendre s'en fût trouvée renforcée[95] ». Pour le Père Paul Doncoeur, écrivant en 1934, l'année qui suit la parution du roman et qui est repris tant par Roger Aubert, que Geneviève Moserray et Claude Barthe, la démarche d'Augustin aux portes de la mort n'est nullement « quelque coup d'État du sentiment, l'emportant sur une raison défaillante », c'est-à-dire le fidéisme, mais, au contraire, « sous le roman se développe une thèse très serrée de méthodologie et de philosophie religieuse. En face, tout d'abord, des postulats de l'exégèse positive ou rationaliste, se construit le système de l'exégèse orthodoxe et de ses justifications logiques. Mais aussi s'affrontent les « préformations » antithétiques qui inclinent l'esprit à l'acceptation ou au rejet de la foi. Nulle intelligence n'y échappe : thèses métaphysiques, disciplines méthodologiques, intuitions morales. C'est dans ce complexe qu'évolue pratiquement le problème de la foi[96] ».

Sans même parler de la dimension religieuse de l'œuvre, mais la remarque suivante pourrait l'impliquer, Léon Emery trouve que ce qu'il y a de plus surprenant dans l'œuvre de Malègue, c'est « la parfaite texture d'un nœud où la solidité philosophique et l'émotion humaine s'entrelacent jusqu'à se fondre; Valéry déplorait qu'on n'eût pas essayé d'écrire le roman de l'esprit, il aurait pu s'apercevoir qu'il en existait d'admirables chapitres[22] ».

Bibliographie

  • Agathe Chepy, « Joseph Malègue, (1876‒1940), « Augustin ou le Maître est là », dans La vie spirituelle, Paris, Cerf, no 743 « Autour de Timothy Radcliffe ‒ Spiritualité du gouvernement dominicain », juin 2002, p. 119‒133 
  • Jean Lebrec, Joseph Malègue : romancier et penseur (avec des documents inédits), Liège, H. Dessain et Tolra, 1969, In-8° 24 cm, 464 p. (notice BNF no FRBNF353206072) 
  • Elizabeth Michaël (préf. Jacques Madaule), Joseph malègue, sa vie, son œuvre, Paris, Spes, 1957, In-16 (20 cm), 285 p. (notice BNF no FRBNF32447872x) 
  • Bruno Curatolo (textes réunis par), Geneviève Mosseray et al., Le chant de Minerve : Les écrivains et leurs lectures philosophiques, Paris, L'Harmattan, coll. « Critiques littéraires », 1996, 22 cm, 204 p. (ISBN 978-2-7384-4089-1) (notice BNF no FRBNF358062500) (LCCN 96131828), « « Au feu de la critique » J. Malègue lecteur de M. Blondel » 
  • Claude Barthe (dir.), Les romanciers et le catholicisme, Versailles, Éditions de Paris, coll. « Les Cahiers du roseau d'or » (no 1), 2004, 23 cm, 223 p. (ISBN 978-2-85162-107-8) (notice BNF no FRBNF391614638) [présentation en ligne], « Joseph Malègue et le « roman d'idées » dans la crise moderniste », p. 83‒97 
  • Josèph Malègue, Pénombres : glanes et approches théologiques, Paris, Spes, 1939, In-16, couv. ill, 236 p. (notice BNF no FRBNF324111420) 
  • Maurice Tochon, « La patience de Dieu dans « Augustin », dans Renaissance de Fleury, no 114 « Malègue parmi nous », juin 1980, p. 13‒28 
  • (it) Wanda Rupolo, texte = Stile, romanzo, religione : texte = aspetti della narrativa francese del primo Novecento, Roma, texte = Edizioni di storia e letteratura, coll. « texte = Letture di pensiero e d'arte » (no 71), 1985, 21 cm, 242 p. (notice BNF no FRBNF349485687) 
  • Charles Moeller, Littérature du XXe siècle et christianisme, t. II : La foi en Jésus-Christ : Sartre, Henry James, Martin du Gard, Malègue, Tournai-Paris, Casterman, 1953, in-8° (notice BNF no FRBNF32456210p), chap. IV (« Malègue et la pénombre de la foi ») 
  • Léon Emery, Joseph Malègue : Romancier inactuel, Lyon, Les cahiers libres, coll. « Les Cahiers libres » (no 68), sans date 1962?, 25 cm, 141 p. (notice BNF no FRBNF329931393) 
  • William Marceau, Henri Bergson et Joseph Malègue : la convergence de deux pensées, Saratoga, CA, Amna Libri, coll. « texte=Stanford French and Italian studies » (no 50), 1987, couv. ill. ; 24 cm, 132 p. (ISBN 978-0-915838-66-0) (notice BNF no FRBNF34948260n) (LCCN 87071796) [présentation en ligne] 
  • Roger Aubert, Le problème de l'acte de foi : données traditionnelles et résultats des controverses récentes, Louvain, Éd. Warny, 1945, 25 cm, 808 p. (notice BNF no FRBNF31738672s) 


Notes et références

Références aux éditions d'Augustin
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  2. Augustin, 11e éd., p. 705.
  3. Augustin, 11e éd., p. 146.
  4. a et b Joseph Malègue, Le Sens d'Augustin, appendice posthume de la 2e éd. de l'ouvrage, p. CCMXXIII‒CCMXXXVI, CCMXXXIV
  5. Augustin, 8e éd., pp. 189‒191, 11e éd., pp. 172‒173.
  6. Augustin, p. 20.
  7. a et b Augustin, p. 21.
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  10. Augustin, 11e éd., p. 510.
  11. Augustin, 11e éd., p.  465, où il Il est question des « marges vendéennes, dans le pays d'où venait son nom
  12. Dans le chapitre II de la quatrième Partie intitulé Sacerdos in aeternum (Prêtre pour l'éternité), 8e éd., t. II, p. 483, 11e éd., pp. 567‒601.
  13. Augustin, 8e éd., t. I, p. 266, 11e éd., p. 243.
  14. Augustin, 8e éd., t. I, p. 307, 11e éd., p. 281.
  15. Augustin, 11e éd., pp. 251.
  16. Augustin, 11e éd., p. 184.
  17. Augustin, 11e éd., p. 334.
  18. Augustin, 11e éd., p. 419.
  19. Augustin, 11e éd., p. 502.
  20. Augustin, 11e éd., p. 508.
  21. Augustin, 8e éd., t. I, p. 50, 11e éd., p. 45.
  22. Augustin, 8e éd., t. I, p. 203, 11e éd., p. 186.
  23. Augustin, 8e éd., t. I, pp. 262‒272, 11e éd., pp. 241‒249.
  24. Augustin, 8e éd., t. II, p. 146, 11e éd., p. 476.
  25. Dans le chapitre II de la septième Partie (L'Office des morts) intitulé Sacerdos in aeternum (Prêtre pour l'éternité), 8e éd., t. II, p.  483, 11e éd., pp. 567‒601.
  26. a et b Augustin, 1re éd., t. I, p. 40, 2e éd., p. 37.
  27. a et b Augustin, 1re éd., t. II, pp. 500‒501, 2e éd., p. 797.
  28. Augustin, 8e éd., t. II, p. 363, 11e éd., p. 673. cité par Rupolo 1985, p. 145.
  29. Augustin, 8e éd., t. II, p. 124, 11e éd., p.  455
  30. Augustin, 8e éd., t. II, p. 39, 11e éd., p.  378
  31. Augustin, 8e  éd.t. I, pp.  83‒84, 11e  éd. , pp.  .77-78.
  32. Augustin, 8e éd., t. I, p.  66-67, 11e éd., p.  61
  33. Augustin, 8e éd., t. I, p.  132, 11e éd., p.  121-122
  34. Augustin, 8e éd., t. II, p.  36, 11e éd., p.  375
  35. Augustin, 8e éd., t. II, p.  27, 11e éd., p. ???
  36. Augustin, 8e éd., t. II, p.  30, 11e éd., p.  ????
  37. Augustin, 8e éd., t. I, p. 11.
  38. Augustin, t. I, pp. 12‒13.
  39. Augustin, 8e éd., t. I, p. 30 cité par Moeller 1953, p. 224.
  40. Augustin, 8e éd., t. I, p. 43, 11e éd., p. 43.
  41. Augustin, 8e éd., t. I, p. 55.
  42. Augustin, 8e éd., t. I, pp. 56‒58.
  43. Augustin, t. I, p. 59.
  44. Augustin, 8e  éd.t. I, pp. 82, 83‒84, 11e  éd. , p.78.
  45. Augustin ou le Maître est là, 8e éd., t. I, Spes, Paris, 1933, p. 149 et Édition augmentée d'un appendice posthume (un seul volume), Spes, Paris, 1966, p. 136.
  46. Augustin ou le Maître est là, 8e éd., t. I, p. 132, 11e éd. augmentée d'un appendice posthume, p. 121.
  47. a et b Augustin, 1re éd., p. 136, 2e éd., p. 124.
  48. Augustin ou le Maître est là, 8e éd., t. I, pp. 135‒137., 11e éd., pp. 125‒126.
  49. Augustin, 8e éd., t. I, p. 249.
  50. Augustin, 8e éd., t. I, p. 250.
  51. Augustin, 8e éd., t. I, pp. 258‒259, 11e éd., p. 237.
  52. Augustin, 8e éd., t. I, pp. 315‒319, 11e éd., pp. 288‒291.
  53. a et b Augustin, 1re éd., t. I, p. 339, 2e éd., p. 308.
  54. Moeller 1953, p. 287. Augustin, 8e éd., t. II, p. 493, 11e éd., pp. 789‒790.
  55. a et b Augustin, 8e éd., t. I, p. 357, 11e éd., p. 327.
  56. Augustin, 8e éd., t. I, pp. 369‒370, 11e éd., pp. 337‒338.
  57. Augustin, 8e éd., t. II, p. 50, 11e éd., p. 388.
  58. a et b Augustin, 8e éd., t. II, p. 55‒56, 11e éd., p. 392‒393.
  59. Augustin, 8e éd., t. II, p. 114, 11e éd., p. 446.
  60. Augustin, 8e éd., t. II, p. 184, 11e éd., p. 510.
  61. Augustin, 8e éd., t. II, pp. 189‒191, 11e éd., pp. 515‒516.
  62. Augustin, 8e éd., t. II, pp. 194‒195, 11e éd., pp. 518‒520.
  63. Augustin, 8e éd., t. II, p. 200, 11e éd., p. 524.
  64. Augustin, 8e éd., t. II, pp. [réf. incomplète], 11e éd., p. 526.
  65. Augustin, 8e éd., t. II, p. 211, 11e éd., pp. 534‒535.
  66. Augustin, 8e éd., t. II, pp. 53‒54, 11e éd., pp. 391‒392.
  67. a et b Augustin, 8e éd., t. II, p. 54, 11e éd., p. 392.
  68. Augustin, 8e éd., t. II, p. 218, 11e éd., p. 542.
  69. Augustin, 8e éd., t. II, pp. 218‒219, 11e éd., p. 542.
  70. Augustin, 8e éd., t. II, p. 223, 11e éd., p. 546.
  71. Augustin, 8e éd., t. II, p. 400, 11e éd., p. 707.
  72. Augustin, 8e éd., t. II, pp. 400‒401, 11e éd., p. 707.
  73. Augustin, 8e éd., t. II, p. 358, 11e éd., p. 668.
  74. Augustin ou le Maître est là, 8e éd., t. II, p. 483, 11e éd., p. 781.
  75. Augustin, 8e éd., p. 489, 11e éd., p. 787.
  76. Augustin, 8e éd., t. II, p. 501, 11e éd., p. 797.
Autres références
  1. Lebrec 1969, p. 110
  2. Michaël 1957
  3. Émile Poulat, Histoire, dogme et critique dans la crise moderniste, Tournai-Paris, Casterman, coll. « Religion et sociétés », 1979 (réimpr. 1996), 2e éd. (1re éd. 1962), 20 cm, 696 p. (ISBN 978-2-203-29056-3) (notice BNF no FRBNF346187888) (LCCN 79385617), p. 614 
  4. a et b Mosseray 1996, p. 73.
  5. Barthe 2004, p. 86
  6. « J. Malègue travaille à traiter du problème de la foi plus intellectuellement que Bernanos et Mauriac » dans (en) Douglas W. Alden (dir.), Richard A. Brooks (dir.) et David Clark Cabeen, texte=A critical bibliography of French literature : texte=The twentieth century, vol. 1, t. 6 : texte=General subjects and principally the novel before 1940 (nos. 1-6789), Syracuse, NY, texte=Syracuse university press, 1980, 1re éd., 24 cm, 765 p. (ISBN 978-0-8156-2205-5) (notice BNF no FRBNF36671336r) (LCCN 47003282), p. 578 
  7. Malègue 1939, p. 81.
  8. Tochon 1980
  9. Lebrec 1969, p. 353
  10. Agostino Méridier sur webiblio
  11. Nous suivons pour ce résumé l'ordre et les insistances qu'a choisi d'adopter Lebrec
  12. Lebrec 1969, p. 158. Cette dame sera plus tard la tante d'Anne de Préfailles dont Augustin tombera profondément amoureux.
  13. a et b Lebrec 1969, p. 158.
  14. Augustin 8e  éd. édition, Tome II, pp. 523-524, 11e  éd. p. 817-818.
  15. Cité (en français) par Rupolo 1985, p. 157. In Augustin 8e édition Tome I, p. 121, 11e édition, p.111.
  16. Augustin,8e  éd., tome I, p.58.
  17. Augustin, 11e  éd., pp. 676-677.
  18. Augustin, 8e  éd., Tome I, p.66.
  19. Augustin, 11e  éd., p. 364.
  20. Augustin, 11e  éd., pp. 666-667.
  21. Augustin 1re édition, Tome II, pp. 524-525, 2e édition, p. 818.
  22. a et b Emery 1962?, p. 70.
  23. a, b, c et d Lebrec 1969, p. 183
  24. Lebrec 1969, p. 184
  25. Selon C.Barthe, Loisy est également auvergnat d'origine - ce qui est une erreur d'ailleurs, Loisy étant originaire de la Marne - sulpicien et Professeur d'Écriture Sainte : Loisy lui-même, écrit Claude Barthe « lecteur de Malègue comme tout le monde, jugeait le personnage de Bourret, son alter ego peu flatté, Invraisemblable » voir Barthe 2004, p. 93.
  26. Moeller 1953, p. 59.
  27. On comprend qu'il s'agit de ce philosophe, même s'il n'est nommé que D... en cette partie du roman, car il y est déjà dit que ce professeur a été nommé à l'Institut (France) à cause de ses travaux sur Kant et ensuite parce qu'il est directement nommé plus loin dans Augustin ou le Maître est là, 1re édition, Tome II, p.189, 2e édition p.515
  28. Jacques Chevalier cité par André Cresson, Bergson, sa vie, son œuvre, PUF, Paris, 1946, p.6
  29. Michaël 1957, p. 151‒152.
  30. Rupolo 1985, p. 147 : « Indubbiamento li tempo è una realtà d-i cui li cronometro non puo render conto »
  31. Rupolo 1985, p. 147 : « Existono anche momenti indicibili, quasi sospesi, in cui il presente e il passato si confondono e il tempo sembra racchiudersi in un instante, per dar luogo alla sola meraviglia di esistere »
  32. E.Levinas, De L'existence à l'Existant, éd. Fontaine, Paris, 1946, p. ???
  33. et donc d'Élisabeth de Préfailles où la jeune femme réside désormais
  34. Dom Germain Varin, Foi perdue et retrouvée. La psychologue de la perte de la foi et du retour à DIeu dans "Augustin ou le Maître est là" de Joseph Malègue, Editions Saint-Paul, Fribourg, 1953, p. 23
  35. Rupolo 1985 : « Lo stile delle scrittore trova il suo punto di forza nella freschezza di un'imaginazione che non perde mai il contacto con il reale. Luci, rumori, profumi contribusciono a fare emergere con più vigore le immagini »
  36. Augustin
  37. Rupolo 1985, p. 151 : « Il mondo visivo di Malègue è un mondo di colori e di luci, che si integrano in forme fluide »
  38. Augustin 8e  éd. Tome I, p.159, 11e éd., p.145
  39. Augustin 8e  éd. Tome II, p.249.
  40. Augustin 8e  éd. Tome II, p.277.
  41. Augustin 8e  éd. Tome II, p.370.
  42. Wanda Rupolo, op. cit., p. 151 : « La magia del biancore invernale si traduce altrove in impressionni vibratili».
  43. Augustin 8e  éd. Tome II, p.570.
  44. Augustin, 8e  éd., Tome I, p.272
  45. Augustin 8e éd.Tome I, p. 221, 11e éd., p.203
  46. André Maurois, À la recherche de Marcel Prpoust, Hachette, Paris, 1949, p172.
  47. Dom Germain Varin, Foi perdue et retrouvée. la psychologie de la perte de la foi et du retour de Dieu dans "Augustin ou le Maître est là" de Joseph Malègue, Editions Saint Paul, Fribourg, 1953, pp. 36-37.
  48. Augustin ou le Maître est là, 8e  éd., Tome I, pp. 347-348, Modèle:11e.  éd., pp. 316-317.
  49. Marcel Proust, Du côté de chez Swann, NRP? Paris, 1929, p. 72. Cité par Dom GerainVarin, op. cit., p.37.
  50. Rupolo 1985, p. 150 : « Un riscontro di analisi linguistica concreta porta a evidenziare, sopratutto nelle prima parte dell'opera, la straordinaria frequenza del colore giallo, un colore in un certo senso ambivalente, uno dei più caldi, ma nel quale è insita une certa sfumatura mistica; trionfa con l'estate e con l'autumno; traduce, a seconda delle sfumature, idee di vitalità, ma è annunziatore anche di declino »
  51. Rupolo 1985, p. 150 : « Nell'ultima parte del volume si passa da questa structura coloristica alla gamma bianco-grigio-nero. Tale passagio presenta nessi evidenti con la storia del protagonista: l'evoluzione spirituale di Augustin si riflette nel mecanismo della sua visione. Il bianco, li grigio, il nero, notoriamente non colori, sono inconsciamente destinati, ad adombrare e quasi prefigurare un avvenire « trouble ». Se il grigio e il nero alludono alla potenza dell'ombra, le utime pagine insistono su tonalià più chiare : le immagini di immaculato candore, che si presentano ad Agustin, ricoverato nel sanatorio di Leysin, sono allusive all'attegiamento di distacco caratteristico dell'ultimo periodo della sua vita »
  52. Rupolo 1985, p. 138 : « Non è certo semplice per un romanziere parlare dell'infanzia di un personnaggio, ancora più arduo per lui è descrivere la sua adolenza, per cio che di indicibile hanno l'una e l'altra età: tentare di dipingere li trapasso dell'età, li lento maturarsi di una personalità nell'inavvertito trascorrere del tempo, è come voler fermare la luce non nella fissità del mezzogiorno, ma nel lento avanzarsi dell'alba. »
  53. Moeller 1953, p. 223.
  54. Moeller 1953, p. 225.
  55. Michaël 1957, p. 125.
  56. Michaël 1957, p. 126.
  57. Moeller 1953, p. 224.
  58. Vers qui donne le titre du chapitre II de la 2e Partie.
  59. « Un grand roman catholique « Augustin ou le Maître est là » », dans Le Mois, no 47 « Synthèse de l'activité mondiale. Du 1er novembre au 1er décembre 1934 », novembre-décembre 1934, p. 181  Cité par Michaël 1957, p. 129.
  60. Emery 1962?, p. 68.
  61. a et b Emery 1962?, p. 69.
  62. Lebrec 1969[réf. incomplète]
  63. Mosseray 1996, p. 75.
  64. « Le fond de tableau d' Augustin est la vie dans une préfecture de province, qui est en fait Aurillac... » dans Barthe 2004, p. 92.
  65. Michaël 1957, p. 131‒132 (citant Malègue).
  66. Augustin, ou le Maître est là, Bonnes feuilles sur Éducation, linguistique, société, 29 mai 2006
  67. Marceau 1987, p. 95.
  68. Anthony Feneuil, Bergson, mystique et philosophie, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Philosophies », 2011, 1re éd., couv. ill. ; 18 cm, 182 p. (ISBN 978-2-13-058395-0 et 2-13-058395-4) (notice BNF no FRBNF423627912) [présentation en ligne], p. 10 
  69. Vertu de foi et péché d'incroyance dans Malègue 1939, p. 149.
  70. Augustin, 11e éd., p. 462.
  71. Ibidem.
  72. Augustin, 11e éd., pp. 462-463.
  73. Ibidem, p.463.
  74. Ibidem
  75. André Bellesort critique la manière dont Malègue décrit les choses, notamment pour cet épisode : « Il y a des descentes d'escaliers qui auraient rendu Proust jaloux; des conversations où entre la question et la réponse, nous avons oublié la question; des gaucheries, des répétitions affaiblissantes, des développements fastidieux... Seulement, nous avons affaire à une très forte imagination. l'abstraction est combattue, chez lui, par une fécondité d'images qui s'associa dans mon souvenir à celle de M.Bergson. Il s'y abandonne avec un grave plaisir.» dans André Bellessort, « Augustin ou le Maître est là », dans Je suis partout, 2 septembre 1933 
  76. Le second prénom d'Anne ne lui est jamais associé dans Augustin, on le connaît seulement par la copie d'examen qu'elle remet à Augustin et où tous ses prénoms sont mentionnés...
  77. a et b Moeller 1953, p. 265.
  78. Emery 1962?, p. 88.
  79. Henri Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Quadrige. Grands textes », 2008, 10e éd., couv. ill. ; 19 cm, 708 p. (ISBN 978-2-13-056868-1) (notice BNF no FRBNF41420093j), p. 36 
  80. Henri Bergson, Sur le pragmatisme de William James édition critique réalisée par Stéphane Madelrieux et Frédéric Worms, PUF, Paris, 2011, note 10) de Madelrieux et Worms p. 114.
  81. a et b Tochon 1980, p. 20.
  82. Le titre du dernier chapitre d' Augustin de Malègue.
  83. Tochon 1980, p. 26.
  84. Vertu de Foi et péché d'incroyance, dans Malègue 1939, p. 81.
  85. Ce que le Christ ajoute à Dieu dans Malègue 1939, p. 36.
  86. Michaël 1957, p. 169‒170, Lettre de Malègue à Charly Clerc du 7 juillet 1933.
  87. Henri Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion, Chicoutimi, coll. « Les classiques des sciences sociales », 2003 (1re éd. 1932) [lire en ligne], p. 132 .
  88. Marceau 1987, p. 99.
  89. Ces mots résument le commentaire de Moeller 1953, p. 273‒297.
  90. Moeller 1953, p. 283‒284.
  91. Moeller 1953, p. 290.
  92. Claude Barthe, Charles Moeller, Jean Lebrec...
  93. Victor Brombert The Intellectual Hero. Studies in French Novel, The University of Chicago ( & Midway reprint (for this 2nd edition)), Chicago, 1974, p. 226 : « Augustin ou le Maître est là sharply departs from Jean Barois because Barois' physical and mental anguish provokes a state of moral depression and a yearning for childhood coziness. Barois chooses to die in his native village, suurounded by familiar faces and familiar objects. But for Augustin suffering is an exalting experience which elevates him to the « icy zones » of spiritual meditation. It is not a coincidence that, unlike Barois, he chooses to die in a quintessential solitude, in the impersonal sickroom of a Swiss mountain sanatorium.The very altitude symbolizes a spiritual state capable of transmuting suffering into beauty
  94. Lettre de Blondel à Malègue citée par Lebrec 1969, p. 268.
  95. Aubert 1945, p. 636.
  96. Paul Donceur, « L'« Augustin » de Malègue », dans Études, vol. CCXVIII, 1934, p. 98 et suivantes , cité par Aubert 1945, par Mosseray 1996 et par Barthe 2004.
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