Générations Volées


Générations Volées

Générations volées

"L'enlèvement des enfants" installé en 2003 sur la grande horloge du Queen Victoria Building à Sydney, oeuvre de Chris Cook.

L'expression « Générations volées » (Stolen Generations ou Stolen Children), utilisée parfois au singulier (Génération volée ou Stolen Generation), désigne les enfants d'Aborigènes australiens et d'indigènes du Détroit de Torres enlevés de force à leurs parents par le gouvernement australien depuis 1869 jusqu'en 1969 environ. Ces enfants étaient le plus souvent des métisses de mère aborigène et de père blanc. Ils furent placés dans des orphelinats, des internats, ou bien confiés à des missions chrétiennes ou à des familles d'accueil blanches.

Ces actes sont reconnus par la majorité de la classe politique australienne comme l'un des chapitres les plus sombres de l'histoire du pays, mais suscitent néanmoins débats et controverses encore aujourd'hui [1]. Le fait de savoir s'il faut ou non des excuses officielles du gouvernement, et s'il y a eu ou non tentative de génocide à l'encontre des Aborigènes [2], sont particulièrement sujets à controverse. En 1997, un rapport intitulé "Bringing them home" (Ramenez les à la maison)[3] détaille l'histoire de ces pratiques, publie des témoignages, et suggère qu'environ cent mille enfants appartiennent aux « générations volées ». Le 11 décembre 2007, le gouvernement fédéral dirigé par Kevin Rudd promet des excuses officielles au nom de l'État australien[4]. Ces excuses sont présentées le 13 février 2008[5],[6].

Sommaire

Historique

Au dix-neuvième siècle, les théories eugénistes et le darwinisme social affirment que le contact entre colons d'une « race supérieure » blanche et peuple colonisé d'une « race inférieure » amène inévitablement, par un processus de sélection naturelle, à la disparition de ces derniers. Or, le nombre croissant de métisses en Australie est perçu comme une menace envers la « pureté » de la « race blanche », ainsi que comme une entrave au processus d'extinction « naturelle » des Aborigènes.

En conséquence, dès 1869, la loi autorise le gouvernement à saisir les enfants « métisses » (half-castes)[7], officiellement pour s'assurer de leur bien-être en les intégrant à la société blanche. Lorsque les politiques de saisie des enfants sont harmonisées au niveau fédéral dans les années 1930, leur but explicitement annoncé est d'accélérer la disparition des Aborigènes. Cecil Cook, Protecteur des Indigènes dans le Territoire du Nord, déclare ainsi que l'assimilation biologique des métis dans la société blanche résoudrait le « problème aborigène » :

« Toutes les caractéristiques indigènes de l'Aborigène australien sont généralement éradiquées à la cinquième génération, et le sont invariablement à la sixième. Le problème de nos métis sera rapidement éliminé par la disparition complète de la race noire, et par la submersion rapide de sa progéniture au sein de la blanche. »[8]

De même, le Protecteur en Chef des Aborigènes d'Australie occidentale, A.O. Neville, écrit dans un article pour The West Australian en 1930: « Eliminons les Aborigènes pur-sang et permettons la mixture des métis parmi les Blancs, et peu à peu la race deviendra blanche »[9].

Le rapport « Bringing Them Home » de 1997 révèle que les enfants aborigènes placés dans des institutions ou familles d'adoption se virent souvent interdits de pratiquer leur langue, l'idée étant de les couper définitivement de leurs racines culturelles aborigènes. Les enfants devaient recevoir un minimum d'éducation suffisant pour faire d'eux des travailleurs manuels ou (dans le cas des filles) des domestiques[10]. D'après ce même rapport, 17 % des filles et 8 % des garçons des « générations volées » furent victimes d'abus sexuels au sein des institutions d'accueil et des familles d'adoption[11].

Le rapport révèle en outre que les enfants « volés » ont en moyenne, par la suite, connu un taux d'éducation légèrement plus faible que les enfants aborigènes qui n'avaient pas été retirés à leurs parents, un taux de chômage légèrement plus élevé, et un taux d'incarcération pour crimes et délits trois fois plus élevé[12].

Aujourd'hui

En 1997, le rapport Bringing Them Home fait éclater le scandale des « générations volées » au grand jour.

En 1998, une « journée nationale du pardon » (National Sorry Day) est organisée[13]. Plus d'un million de personnes participent à des évènements publics dont le but est d'exprimer la tristesse et le remords du peuple australien, et de promouvoir un processus de réconciliation nationale.

En 1999, le Parlement adopte une motion exprimant son « profond et sincère regret au sujet des enfants aborigènes qui ont été enlevés à leurs parents[14] ». Le premier ministre John Howard affirme que ces enlèvements sont « le chapitre le plus sombre de l'histoire de ce pays[15] ». Il refuse toutefois de demander officiellement pardon aux Aborigènes, au nom de l'État australien[16].

En 2002, le film "Le Chemin de la liberté" ("Rabbit-Proof Fence") présente une adaptation de l'histoire vraie de trois fillettes aborigènes enlevées dans les années 1930. Le film, qui contribue à diffuser la réalité de ces évènements au grand public, est une adaptation du livre de Doris Pilkington Garimara, Follow the Rabbit-Proof Fence. Doris Pilkington Garimara est la fille de l'une des trois fillettes enlevées, et le livre est donc la biographie de l'enfance de sa mère.

En août 2007, Bruce Trevorrow devient le premier Aborigène des « générations volées » à se voir accorder une compensation financière de la part d'un tribunal. Treverrow avait été enlevé par les autorités en 1957, à l'âge de 13 mois, lorsque son père l'avait amené à l'hôpital pour qu'il soit soigné d'une gastro-entérite. En toute légalité, l'hôpital le retira à ses parents et le fit adopter par une famille blanche, affirmant qu'il était « orphelin »[17].

Le 11 décembre 2007, le gouvernement fédéral dirigé par Kevin Rudd promet de formuler des excuses officielles aux Aborigènes et aux indigènes du Détroit de Torres[4].

Le 13 février 2008, lors de la cérémonie d'ouverture de la séance parlementaire 2008 à Canberra, Kevin Rudd prononce le discours de repentance et pardon.

Fin 2008, le film "Australia" de Baz Luhrmann avec Nicole Kidman et Hugh Jackman , reprend ce thème des Générations Volées de façon plus romanesque, autour de la période de la première attaque de Darwin par les Japonais. Ce film à grand spectacle réalisé en Australie contribue sans doute à la contrition publique et à l'accompagnement du pardon initiés par la société australienne.

« Pardon »

Le « Sorry Day ».

Le principal parti d'opposition, le Parti libéral (droite) apporta son soutien officiel aux excuses promises par Rudd[18]. Le 13 février, Kevin Rudd demanda au Parlement fédéral d'adopter la motion suivante[19],[20],[21] :

« Aujourd'hui, nous honorons les peuples indigènes de cette terre, les cultures continues les plus anciennes dans l'histoire humaine. Nous réfléchissons aux mauvais traitements qui leur ont été infligés dans le passé.
Nous réfléchissons tout particulièrement aux mauvais traitements infligés aux générations volées - ce chapitre terni dans l'histoire de notre nation.
Il est temps maintenant pour la nation d'écrire une nouvelle page dans l'histoire de l'Australie, en réparant les torts du passé, et donc en avancant avec confiance vers l'avenir.
Nous demandons pardon (We apologise) pour les lois et les politiques des parlements et gouvernements successifs qui ont infligé une profonde détresse, souffrance et perte à nos compatriotes australiens.
Nous demandons pardon en particulier pour le retrait des enfants aborigènes et indigènes du détroit de Torres à leurs familles, à leurs communautés et à leur pays.
Pour la douleur, la souffrance et la peine de ces générations volées, de leurs descendants et de leurs familles séparées, nous demandons pardon (we say sorry).
Aux mères et aux pères, aux frères et aux sœurs, pour la désintégration des familles et des communautés, nous demandons pardon.
Et pour l'indignité et la dégradation ainsi infligées à un peuple fier et à une culture fière, nous demandons pardon.
Nous, le Parlement de l'Australie, demandons respectueusement que ce pardon soit reçu dans l'esprit dans lequel il est proféré, pour qu'il contribue à la guérison de la nation. »

Le chef de l'Opposition, Brendan Nelson, demanda ensuite lui aussi pardon, puis le Parlement adopta à l'unanimité la motion proposée[22].

Compléments

Liens internes

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Liens externes

Références

  1. (en) « Stolen generation debate re-ignited », ABC, 23 février 2001.
  2. (en) « Genocide in Australia », Colin Tatz, AIATSIS Research Discussion Papers n°8.
  3. (en) « Bringing them home: The "Stolen Children" report ».
  4. a  et b (en) « How to say sorry and heal the wounds », Stephanie Peatling, The Sydney Morning Herald, 12 décembre 2007.
  5. (en) « Rudd says sorry », Dylan Welch, The Sydney Morning Herald, 13 février 2008.
  6. « Australia says sorry », vidéo du discours du premier ministre.
  7. (en) « An Act for the Protection and Management of the Aboriginal Natives of Victoria », Assemblée législative du Victoria, 11 novembre 1869.
  8. (en) COOK, Cecil, cité in: "The History: Northern Territory", Human Rights and Equal Opportunity Commission, gouvernement australien
  9. (en) A.O. NEVILLE, cité in VAN DEN BERG, Rosemary, Nyoongar People of Australia: Perspectives on Racism and Multiculturalism, Brill, 2002 ISBN 9004124780, p. 75
  10. (en) « Bringing them Home » , « Appendix 5: Western Australia », 1997.
  11. (en) « Bringing them Home », « 10 Childrens Experiences », 1997.
  12. (en) « Bringing them Home », « Introduction », 1997.
  13. (en) Site du « National Sorry Day Committee ».
  14. Texte original anglais : « deep and sincere regret over the removal of Aboriginal children from their parents ».
  15. Texte original anglais : « the most blemished chapter in the history of this country »
  16. (en) « No stolen generation: Australian Govt », ABC, 3 avril 2000.
  17. (en) « The agony of Australia's Stolen Generation », BBC, 9 août 2007.
  18. (en) « Opposition joins rush to say sorry », Daniel Hoare, ABC News, 7 février 2008.
  19. (en) « Rudd's apology revealed », Stephanie Peatling, The Sydney Morning Herald, 13 février 2008
  20. (en) « Kevin Rudd says sorry », Dylan Welch, The Sydney Morning Herald, 13 février 2007.
  21. « L'Australie présente ses excuses aux Aborigènes », France 24, 13 février 2008.
  22. ibid.

Source

  • (en) Cet article est partiellement ou en totalité issu d’une traduction de l’article de Wikipédia en anglais intitulé « Stolen Generations ».
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