Hérésie d'Orléans


Hérésie d'Orléans

L’hérésie d'Orléans est rapportée par plusieurs textes et chroniques du XIe siècle selon lesquels, en 1022, une douzaine des plus pieux parmi les chanoines de la cathédrale d'Orléans, ville royale, ont été brûlés comme hérétiques sur ordre du capétien Robert le Pieux, ce qui constitue le premier bûcher de la chrétienté médiévale. Leur doctrine remettait en cause le rôle de la grâce et privilégiait une quête spirituelle intérieure accompagnée d'un ascétisme rigoureux.

Sommaire

Contexte

Robert le Pieux à l’office dans la cathédrale d’Orléans. Jean Fouquet, Grandes Chroniques de France, XVe siècle, Paris, Bibliothèque nationale de France.

Dans les années 1020, les chroniqueurs signalent des prédicateurs professant des doctrines contraires aux dogmes catholiques à Arras, Orléans, Châlons-sur-Marne, en Aquitaine, à Goslar en Germanie, en Lombardie. Ils critiquent certains dogmes du christianisme, remettent en cause le clergé, dont la hiérarchie et le comportement leur paraissent trop éloignés des préceptes évangéliques, et s'attaquent finalement à l'organisation sociale de leur époque. Ces mouvements contestataires n'ont pas été importés d'Orient, ils sont nés en Occident au sein d'élites instruites, et, tout comme le monachisme à la même époque, ils prétendent par leur ascétisme expier les péchés du peuple. Les hérétiques étaient d'autant plus dangereux aux yeux des autorités qu'ils se présentaient comme de bons chrétiens[1].

À ce contexte religieux s'ajoutent les rivalités politiques propres à Orléans, ville royale certes mais où les comtes de Blois voulaient imposer leur influence car elle faisait le lien entre les comtés de Blois, Chartres et Tours d'une part, et leurs domaines du Sancerrois d'autre part. C'est ainsi que la nomination de l'évêque d'Orléans posa problème après la mort de Foulque, décédé entre 1008 et 1013. Robert le Pieux imposa Thierry aux dépens d'Oury, candidat d'Eudes II de Blois. L'hérésie d'Orléans aboutit au résultat inverse : Oury succéda à Thierry[2].

Sources

Cinq récits de l'hérésie d'Orléans sont connus[3]. Le premier, dans l'ordre chronologique, est dû à Jean de Ripoll, moine à l'abbaye éponyme et envoyé en mission par Oliba à l'abbaye de Fleury de Saint-Benoît-sur-Loire. Il s'agit d'une lettre dans laquelle Jean décrit l'hérésie orléanaise pour que son supérieur puisse éventuellement la détecter dans sa région. Cette lettre aurait été écrite dans les premiers mois de 1023, et Jean de Ripoll a probablement été bien informé car l'abbé de Fleury, Gauzlin, et plusieurs de ses moines furent membres du synode qui aboutit à la condamnation.

Le second récit est celui d'Adémar de Chabannes, qui mélange dans sa Chronique des éléments de différentes hérésies. Ce témoignage, indirect, date au plus tard de 1028 et offre peu de garanties de fiabilité. En revanche André de Fleury, qui rapporte les événements dans sa Vita Gauzlini rédigée vers 1042, peut être considéré comme un témoin direct de l'affaire puisqu'il a côtoyé tant Gauzlin que d'autres moines de Fleury présents au synode, et qu'il est même possible qu'il y ait assisté en personne.

Raoul Glaber, contemporain de l'hérésie mais qui ne rapporte les événements qu'à la fin des années 1040 dans ses Histoires, caricature trop les faits pour que les informations qu'il apporte en s'en prétendant le témoin direct ne soient invalidées par leurs outrances incompatibles avec la réalité. Il se trompe d'ailleurs en plaçant l'hérésie en 1017 et en la faisant naître de l'influence d'une femme italienne possédée par le démon.

Le document le plus détaillé sur l'hérésie d'Orléans est aussi celui qui en est le plus éloigné dans le temps puisqu'on peut le dater d'une soixantaine d'années après les événements. Il s'agit d'un extrait du cartulaire de l'abbaye Saint-Père de Chartres au sein duquel le moine Paul insère un long passage sur l'hérésie. Il s'agit cependant d'une reprise amplifiée du récit d'Adémar de Chabannes et, en dépit de l'illusion créée par la profusion des détails qui ont pu laisser croire qu'il s'agissait des actes du synode, ce témoignage est encore moins fiable que celui de son devancier.

Doctrine des hérétiques

Il est difficile de connaître la doctrine des hérétiques d'Orléans car les sources se contentent de mentionner les points litigieux sans se préoccuper d'exposer précisément les raisonnements hétérodoxes[4]. Les récits s'accordent cependant sur le fait que les hérétiques, qui étaient une douzaine, faisaient tous partie de l'élite cléricale de la ville. C'est d'ailleurs ce qui distingue cette affaire d'Orleans des autres hérésies de l'époque : sa dimension d'« hérésie savante »[5].

Les plus influents des hérétiques d'Orleans furent probablement Lisoie, chantre de Sainte-Croix, et Étienne, confesseur de la reine Constance. Leurs deux noms apparaissent dans tous les témoignages. André de Fleury évoque également un autre chanoine appelé Fouchier, et Raoul Glaber un écolâtre de Saint-Pierre le Puellier, Herbert. Ce dernier, présenté comme un clerc normand par Paul de Chartres, aurait été ébloui par l'enseignement dispensé par ces maîtres orléanais.

C'est en effet dans le milieu de l'enseignement que s'est développée l'hérésie. La fonction de chantre comprenait souvent la direction des écoles. Or non seulement Lisoie a été impliqué, mais aussi son prédécesseur (Theodatus ou Deodatus[6]), mort depuis trois ans au moment des faits et dont l'évêque d'Orléans ordonna l'exhumation pour que son corps fût jeté à la voirie[7]. Cela suppose donc un enracinement des thèses litigieuses parmi les maîtres orléanais.

D'après Jean de Ripoll, qui a pu s'enquérir du contenu de ces thèses auprès d'acteurs du synode, les hérétiques refusaient le baptême car ils considéraient qu'il ne conférait pas la grâce, niaient qu'il puisse y avoir transsubstantiation dans l'eucharistie, estimaient qu'il ne pouvait y avoir de pardon après un péché mortel, désapprouvaient le mariage et refusaient toute nourriture animale. Ce dernier point n'est pas évoqué par André de Fleury, pourtant bien informé, mais les autres sources le confirment. En revanche André de Fleury apporte des précisions supplémentaires sur les hérétiques : ils ne voyaient pas l'intérêt des édifices cultuels (une église ne pouvant se définir par l'Église et réciproquement), refusaient de voir en l'évêque le dépositaire du Saint-Esprit et contestait donc sa capacité à ordonner des prêtres, niaient toute valeur à l'imposition des mains et ne croyaient pas en la virginité de Marie.

Une telle doctrine montre une grande défiance vis-à-vis de la grâce puisque les hérétiques sont sceptiques quant à son action et rejettent logiquement les sacrements par lesquels elle se transmet. Ils considèrent au contraire que c'est par ses œuvres que l'homme parvient au salut, ce qui suppose une ascèse rigoureuse et une intense vie intérieure qui rend superflu le recours à une église et aux rites qui s'y célèbrent. Ces thèses, qu'on retrouve en 1025 à Arras, les rapprochent des pélagiens davantage que des Cathares auxquels ils sont souvent, mais à tort, associés.

Ces éléments permettent de mesurer la faiblesse des récits laissés par Adémar de Chabannes, qui assimile les hérétiques à des manichéens, et Raoul Glaber, qui leur prête une doctrine incohérente. Les graves accusations portées à leur encontre par Paul de Chartres (culte démoniaque, débauche collective, usage de poudre d'enfant...) sont de leur côté totalement fantaisistes.

Condamnation des hérétiques

Arrêtés le jour de Noël 1022 sur ordre de Robert le Pieux, probablement à la suite d'une dénonciation[8], les hérétiques comparurent le 28 décembre 1022 devant un synode convoqué par le roi[9]. Les participants à ce synode sont connus par un précepte royal daté du même jour. Outre l'évêque d'Orléans Oury, étaient présents Gauzlin, abbé de Fleury et archevêque de Bourges, Francon, évêque de Paris et chancelier du roi, Guérin, évêque de Beauvais, ainsi que Léotheric, l'archevêque de Sens. En outre Gauzlin était accompagné par des moines de son abbaye choisis pour leur maîtrise de la théologie. Le fait que ce soit Oury qui ait été convoqué en tant qu'évêque d'Orléans et non Thierry, montre, selon Robert-Henri Bautier[10], que le synode a commencé par déposer Thierry et l'a remplacé aussitôt par Oury. Cela concorde avec une autre source indiquant que Thierry se rendait à Rome, vraisemblablement pour plaider sa cause auprès du pape, lorsqu'il mourut en chemin le 27 janvier 1023. Par ailleurs Thierry, chapelain de la reine, avait nommé Étienne, qui en était le confesseur, chantre de son chapitre, ce qui fait de Thierry un proche des hérétiques.

D'après Paul de Chartres, ici confirmé par les autres sources, les débats au sein du synode durèrent une journée au bout de laquelle les hérétiques finirent par admettre les faits qui leur étaient reprochés, tandis qu'à l'extérieur la foule réclamait la mort des accusés. Un clerc et une nonne se seraient rétractés, les autres furent conduits hors de la ville et enfermés dans une cabane qu'on incendia, faisant de leur exécution le premier bûcher de la chrétienté médiévale. Les hérétiques, pris dans un élan mystique, vécurent cette fin comme un martyre libérateur.

Notes et références

  1. D'après Dominique Barthélemy, « Les hérétiques de l'An Mil » dans L'Histoire n°156, juin 1992, pp. 22-31.
  2. D'après Robert-Henri Bautier, « L'hérésie d'Orléans et le mouvement intellectuel au début du XIe siècle. Documents et hypothèses » dans Actes du 95e congrès national des sociétés savantes. Reims 1970. Section philologie et histoire jusqu'à 1610, Paris, 1975, tome I : Enseignement et vie intellectuelle, pp. 77-78.
  3. Ce paragraphe sur les sources a été rédigé à partir de Robert-Henri Bautier, « L'hérésie d'Orléans et le mouvement intellectuel au début du XIe siècle. Documents et hypothèses » dans Actes du 95e congrès national des sociétés savantes. Reims 1970. Section philologie et histoire jusqu'à 1610, Paris, 1975, tome I : Enseignement et vie intellectuelle, pp. 65-69.
  4. Sur la doctrine des hérétiques, voir Robert-Henri Bautier, « L'hérésie d'Orléans et le mouvement intellectuel au début du XIe siècle. Documents et hypothèses » dans Actes du 95e congrès national des sociétés savantes. Reims 1970. Section philologie et histoire jusqu'à 1610, Paris, 1975, tome I : Enseignement et vie intellectuelle, pp. 71-75.
  5. Paul Bertrand, Bruno Dumézil, Xavier Hélary, Sylvie Joye, Charles Mériaux, Isabelle Rosé, Pouvoirs, Église et société dans les royaumes de France, de Bourgogne et de Germanie aux Xe et XIe siècles (888- vers 1110), Ellipses, 2008, p. 302
  6. Robert-Henri Bautier estime qu'il s'agit du même personnage que l'Adeodadus à qui Fulbert de Chartres avait adressé son traité sur la Trinité, le baptême et l'eucharistie, les trois éléments de doctrine au cœur de l'hérésie orléanaise (« L'hérésie d'Orléans et le mouvement intellectuel au début du XIe siècle. Documents et hypothèses » dans Actes du 95e congrès national des sociétés savantes. Reims 1970. Section philologie et histoire jusqu'à 1610, Paris, 1975, tome I : Enseignement et vie intellectuelle, pp. 70-71).
  7. D'après le récit d'Adémar de Chabannes.
  8. Paul de Chartres désigne un chevalier normand nommé Arefat comme étant l'instigateur des poursuites.
  9. Sur le procès, voir Robert-Henri Bautier, « L'hérésie d'Orléans et le mouvement intellectuel au début du XIe siècle. Documents et hypothèses » dans Actes du 95e congrès national des sociétés savantes. Reims 1970. Section philologie et histoire jusqu'à 1610, Paris, 1975, tome I : Enseignement et vie intellectuelle, pp. 76-77.
  10. Voir Robert-Henri Bautier, « L'hérésie d'Orléans et le mouvement intellectuel au début du XIe siècle. Documents et hypothèses » dans Actes du 95e congrès national des sociétés savantes. Reims 1970. Section philologie et histoire jusqu'à 1610, Paris, 1975, tome I : Enseignement et vie intellectuelle, pp. 78-79.

Voir aussi

Articles connexes

Liens externes

Bibliographie

  • Dominique Barthélemy, « Les hérétiques de l'An Mil » dans L'Histoire n°156, juin 1992, pp. 22-31.
  • Robert-Henri Bautier, « L'hérésie d'Orléans et le mouvement intellectuel au début du XIe siècle. Documents et hypothèses » dans Actes du 95e congrès national des sociétés savantes. Reims 1970. Section philologie et histoire jusqu'à 1610, Paris, 1975, tome I : Enseignement et vie intellectuelle, pp. 63-88.
  • Georges Duby, L'An Mil, Paris, Julliard, collection « Archives », 1974 (récits d'Adémar de Chabannes et de Raoul Glaber).

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Contenu soumis à la licence CC-BY-SA. Source : Article Hérésie d'Orléans de Wikipédia en français (auteurs)

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