Massacre de Deir Yassin

Massacre de Deir Yassin

31°47′11.31″N 35°10′40.92″E / 31.786475, 35.1780333

Le massacre de Deir Yassin s'est produit le 9 avril 1948 durant la guerre de Palestine. Il a été perpétré par 120 combattants de l'Irgoun et du Lehi. Les historiens évaluent aujourd'hui le nombre de tués aux alentours de 100 à 120 personnes[1] avec une majorité de civils, femmes et enfants. À l'époque, la presse et différents commentateurs rapportèrent le nombre de 254 victimes[2].

Selon les historiens et commentateurs, ce massacre a eu des répercussions importantes sur la suite du conflit, notamment en favorisant l'exode palestinien, terrorisé par l'idée de subir le même sort, et en augmentant la pression sur les dirigeants arabes des pays voisins pour intervenir dans le conflit.

Il est resté un symbole dans l'histoire du conflit israélo-arabe.

Sommaire

Contexte

Les événements se produisent le 9 avril 1948 lors de la guerre civile en Palestine. À ce moment, le pays est toujours sous le contrôle des autorités britanniques bien que leur départ soit prévu pour le 15 mai.

Fin mars, la situation de la communauté juive de Palestine (le Yichouv) est précaire. La guerre des routes entamée par Abd al-Kader al-Husseini et la Jaysh al-Jihad al-Muqaddas porte ses fruits : la ville de Jérusalem, où habitent cent mille Juifs, soit un sixième de la communauté juive palestinienne, est assiégée et ne peut plus être ravitaillée.

Début avril, les autorités sionistes prennent la décision de réagir et leur force paramilitaire, Haganah, passe à l'offensive. Ils lancent l'opération Nahchon dans la nuit du 2 au 3 avril. Celle-ci a pour but de désenclaver et de ravitailler la ville en permettant aux convois de réemprunter la route Tel Aviv-Jérusalem. L'opération est rapidement couronnée de succès et se poursuit jusqu'au 20 avril. Le 8 avril, le commandant palestinien Abd al-Kader al-Husseini est d'ailleurs tué au cours des combats.

Deir Yassin est un village arabe situé à 5 km à l'ouest de Jérusalem. Il compte 610 habitants, tous musulmans. D'autres sources parlent de 400 à 1 200 habitants[3]. En janvier, ses habitants ont conclu des accords avec leurs voisins juifs de Givat Saul et ont signé un pacte de bon voisinage avec eux après avoir chassé des hommes d'al-Najjada hors du village. À plusieurs reprises, les habitants empêcheront également des hommes de la Jaysh al-Jihad al-Muqaddas et de l'Armée de libération arabe d'utiliser leur village comme base contre les Juifs[4],[5].

Le village n'est pas stratégique et ne fait pas partie des villages à prendre dans le cadre de l'opération Nahshon. Néanmoins, malgré les réticences de David Shealtiel, responsable du secteur de Jérusalem pour la Haganah, et finalement avec son accord, les miliciens juifs de l'Irgoun et du Lehi rassemblent 120 combattants pour attaquer le village[6]. Des combattants de la Haganah et du Palmach prendront également part plus tard aux opérations, suite aux difficultés rencontrées par l'Irgoun et le Lehi pour prendre le village[7].

Selon Yoav Gelber, les motivations de l'Irgoun et du Lehi pour l'attaque de ce village stratégiquement insignifiant sont de montrer qu'ils sont eux aussi capables d'occuper un village arabe (en rapport avec les succès de la Haganah dans l'opération Nahshon) avec un fond de vengeance suite aux victimes juives de la « crise des convois[3] ».

Événements

L'attaque est lancée le 9 avril au matin. L'opération est mal préparée et de nombreux incidents se produisent. Les combattants palestiniens offrent une résistance plus importante que prévue. Les combattants de l'Irgoun et du Lehi ne sont pas entraînés pour une opération qui consiste à prendre un village en plein jour. Ils comptabilisent rapidement 5 morts et 35 blessés dont plusieurs « officiers ». Ils font alors appel à la Haganah pour évacuer leurs blessés.[réf. nécessaire]

Une section du Palmach intervient aux alentours de midi et tire au mortier de 2 pouces sur la maison du Moukhtar dans l'espoir de faire cesser la riposte palestinienne. Mais ces tirs sont sans effet et les combattants continuent à se battre même après que le reste du village a été pris ou que des villageois se sont rendus[8]. Toutefois, selon Marius Schatner, la « section [...] [du Palmach] rédui[t] sans problème le principal noyau de résistance. Vendredi midi, elle se retire, laissant le soin aux combattants de l'Irgoun et du groupe Stern de ratisser le village[9] ». Lors de ce ratissage, les hommes de l'Irgoun et du Lehi prennent les habitations une par une, les nettoyant souvent à la grenade[8]. Ils font également sauter plusieurs maisons à l'explosif[10].

Bien qu'on y soit conscient de la situation, aucun renfort n'est envoyé de Jérusalem par le Comité National palestinien local. Les Palestiniens sont occupés par les préparatifs de l'enterrement d'Abd al-Kader al-Husseini. Les Britanniques sont également approchés pour intervenir mais sans réelle insistance. Ce n'est qu'à la fin de l'après-midi, quand des premiers réfugiés -des femmes et des enfants- arrivent à Jérusalem que le comité d'urgence presse l'armée britannique d'intervenir[8].

Après le massacre, la presse relaie le chiffre de 254[11] victimes civiles. Jacques de Reynier, observateur à l'époque, parle quant à lui d'environ 350 morts.[réf. nécessaire]

Les historiens évaluent aujourd'hui le massacre aux alentours de 100 à 120 personnes dont une majorité de civils, femmes et enfants[12],[13]. Yoav Gelber relate que l'historien palestinien Kan'ana comptabilise un total de 11 morts parmi les 100 villageois qui disposent d'armes tandis que 70% des victimes sont non combattantes. Morris parle de 100 à 120 victimes ainsi que des prisonniers qui sont exécutés[13].

Témoignages

Le colonel Meir Païl témoin du massacre relate :

« Il était midi quand la bataille se termina. Le calme régnait mais le village ne s’était pas rendu. Les irréguliers de l’Irgoun et du Stern sortirent de leurs caches et commencèrent les opérations de nettoyage. Faisant feu de toutes leurs armes, ils balançaient également des explosifs dans les maisons. Ils abattirent ainsi toutes les personnes qu’ils y trouvèrent, y compris les femmes et les enfants. Par ailleurs, près de vingt-cinq hommes qui avaient été sortis de chez eux furent chargés dans un camion et exposés, à la romaine, à travers les quartiers de Mahahneh Yehuda et Zakron Josef. Après quoi ils furent emmenés dans une carrière de pierre et abattus de sang-froid[14]. »

D'après le commandant adjoint de l'Irgoun à Jérusalem, Yeouda Lapidot, c'est le Lehi qui aurait proposé de « liquider les résidents du village après sa conquête [afin de] briser le moral des Arabes, et relever celui des juifs, affectés par la tournure des événements[15] ».

Réactions

Ce massacre suscite l'indignation de la communauté internationale. Ben Gourion le condamne[16] ainsi que les principales autorités juives : la Haganah, le Grand Rabbinat et l'Agence juive qui envoie une lettre de condamnation, d'excuses et de condoléances au roi Abdullah[17]. « Mais aucune action concrète ne sera entreprise contre les organisations dissidentes, et la direction sioniste entérine le même jour un accord de coopération entre la Haganah et l'Irgoun [négocié avant Deir Yassin], en vue de l'intégration de ses forces dans la future armée de l'État juif[18] ».

Le 2 décembre 1948, 29 personnalités juives américaines dont Albert Einstein cosignent une lettre[19] dénonçant : « l’apparition d'un parti politique étroitement apparenté dans son organisation, ses méthodes, sa philosophie politique et son appel social aux partis nazi et fascistes. »

Menahem Begin nie tout massacre, parlant d’une « propagande mensongère » mais se félicite par contre du résultat : « ce ne fut pas ce qui s’est passé à Deir Yassin, mais bien ce qui a été inventé (...) qui nous a aidé à nous ouvrir un chemin vers des victoires décisives. (...) Les Arabes pris de panique s’enfuirent aux cris de "Deir Yassin[20]" ».

Nathan Yalin Mor, responsable politique du Lehi et membre de sa direction semble avoir été choqué par le massacre. Il le condamnera un an plus tard, après la fin des combats, seul parmi les anciens dirigeants de l'organisation[18].

Conséquences

Sur l'exode palestinien

Les historiens sans nier le massacre considèrent que l'ampleur donnée à l'époque a été amplifiée par toutes les parties pour servir leur propre intérêt, ainsi : Ben Gourion pour discréditer l'Irgoun et le Lehi qui s'opposent à son autorité, les Arabes pour chercher l'appui de la communauté internationale et discréditer le Yichouv, les leaders de l'Irgoun et du Lehi pour exagérer la panique générée par l'épisode et augmenter leur prestige[21],[22].

Selon Benny Morris, néanmoins, l'épisode a un « effet plus durable que n'importe quel autre événement de la guerre dans la précipitation de l'exode palestinien[22] ». Il considère également que « l'effet immédiat le plus important du massacre et de la campagne médiatique sur l'atrocité qui suivit fut de déclencher et de promouvoir la peur et plus tard la fuite panique des villages et villes de Palestine[22] ». Il cite plusieurs rapports d'analystes de l'époque qui vont dans ce sens : « Deir Yassin fut un des deux événements pivots dans l'exode des Arabes palestiniens » ou encore que « Deir Yassin [fut] un facteur décisif d'accélération dans l'évacuation générale[23] ».

Lapierre et Collins partagent cette analyse dans leur ouvrage sur la guerre de 1948. Suivant leurs termes : « et comme les Français et les Belges avaient répandu sur les chemins de leur exode les récits de viols et de massacres, les Arabes accrurent leur débâcle par le rappel des atrocités de Deir Yassin[24] ».

Yoav Gelber ne partage apparemment pas tout-à-fait ce point de vue. Selon lui, « les rumeurs entourant les événements - réels, fabriqués ou imaginés - de ce qui se produisit à Deir Yassin pourraient avoir encouragé des Palestiniens à s'enfuir quand les combats approchaient leurs maisons les semaines suivantes », mais il estime néanmoins que le rôle du massacre a été exagéré dans l'explication du mécanisme menant à l'exode de masse[25]. Cependant, il écrit également : « Les rumeurs du massacre de Deir Yassin pourraient avoir terrifié des Palestiniens et [les avoir poussés à la] fuite mais son rôle dans la provocation de l'exode de masse a été trop utilisé (overstated)[26] ».

Sur l'intervention des pays arabes

Une autre conséquence importante est la répercussion au sein de la population arabe des États voisins qui augmente encore la pression sur leurs dirigeants pour s'engager dans le bataille et venir à l'aide des Palestiniens[27],[28].

Controverses

Le massacre de Deir Yassin est souvent dépeint par les Palestiniens ou leurs soutiens comme un exemple d'application du Plan Daleth, prouvant que celui-ci était bien la directive de nettoyage ethnique qu'il est accusé d'être.

Ilan Pappé, avec certaines nuances, considère que les responsables du massacre de Deir Yassin pouvaient justifier leurs actes en se référant au Plan Daleth puisque ce dernier acceptait le principe de destruction de toutes les « bases ennemies » jugées stratégiques, que tous les villages aux alentours étaient considérés comme des bases ennemies et que la destruction d'un village implique bien d'en chasser les habitants ([IV], pp.131-133).

Gelber estime par contre que « la tentative par des historiens Palestiniens et des propagandistes de mettre en avant Deir Yassin comme une preuve d'une conspiration planifiée par le Yichouv pour expulser les Palestiniens est tout à fait infondée ». Selon lui, « le massacre de Deir Yassin fut un concours presqu'inévitable de circonstances - la nature des combattants des deux camps, leur organisation et position, leur niveau d'entraînement, le déploiement et la maîtrise du commandement et du contrôle, l'absence de cibles militaires claires, la présence d'un nombre important de civils et le stress inhérent à ce type de combat inter-communautaire ».

Au-delà de cette analyse, Yoav Gelber estime que la communication sur Deir Yassine a été exagérée par rapport à l'importance de l'évènement. En effet, d'autres massacres ont été plus sanglants, comme celui de 240 Juifs à Kfar Etzion ou de 250 Arabes à Lydda.

Benny Morris analyse différemment de Yoav Gelber l'impact de la communication concernant le massacre dans la peur des populations, et donc dans l'exode palestinien. Mais il relativise également l'importance des faits, en qualifiant les événements de « petite opération de l'Irgoun et du Lehi entreprise avec le consentement réticent de la Haganah[29] ».

Représailles

En représailles, le 13 avril, un convoi médical se dirigeant vers l'hôpital Hadassah du mont Scopus à Jérusalem sera attaqué par un groupe armé. Quatre-vingts médecins et infirmières seront tués. Quelques soldats britanniques essaieront d'intervenir pour arrêter l'attaque, mais sans succès[30].

Notes et références

  1. par exemple, Yoav Gelber, Palestine 1948, 2006, p.311 . Ce chiffre est également confirmé par l'Université de Beir Zeit.
  2. Yoav Gelber, Palestine 1948, Sussex Academic Press, 2006, p.311.
  3. a et b Yoav Gelber, Palestine 1948 (2006), p.309
  4. Yoav Gelber, Palestine 1948 (2006), p.306
  5. Benny Morris, The Birth revisited, 2003, p.91, p.97.
  6. L'Irgoun, 80, et le Lehi, 40, selon Benny Morris
  7. Benny Morris, The Birth revisited, 2003, p.237.
  8. a, b et c Yoav Gelber, Palestine 1948, 2006, p.310.
  9. Marius Schatner, histoire de la droite israélienne, p.240.
  10. Benny Morris, The Birth ... revisited, 2003, p.237.
  11. tiré de Out of Crisis Comes Decision, p.269, Milstein
  12. Yoav Gelber, Palestine 1948, 2006, pp.311-312
  13. a et b Benny Morris, The Birth ... revisited, 2003, p.238.
  14. Il y a cinquante ans, Deir Yassine - l'Humanite
  15. D'après Eric Silver, dans Begin, a biography, londres, Wiedenfeld and Nicolson, 1984, pp.88-96.
  16. Yoav Gelber, Palestine 1948, 2006, p.317
  17. Benny Morris, The Birth ... revisited, 2003, p.239.
  18. a et b Marius Schattner, Histoire de la droite israélienne, Éditions complexe, 1991, p.242 et suivantes.
  19. Traduction de l'article du New York Times
  20. Menahem Begin, La révolte d’Israël, p.200 ; Benny Morris, The Birth... revisited, 2003, p.239 rapporte également du même ouvrage d'autres propos de Menahem Begin comme « la légende valait une demi-douzaine de bataillons aux forces d'Israël » ; « la panique submergea les Arabes d'Israël », ...
  21. Yoav Gelber, Palestine 1948, p.315
  22. a, b et c Benny Morris, The Birht of the Palestinian Refugee Problem Revisitied, p.239.
  23. Benny Morris, The Birht of the Palestinian Refugee Problem Revisitied, p.240.
  24. Dominique Lapierre et Larry Collins, O Jérusalem, pp.514-515).
  25. Yoav Gelber, Palestine 1948, p.317.
  26. Yoav Gelber, Palestine 1948, p.116.
  27. Benny Morris, The Birth of the Palestinian Refugee Problem Revisited, p.239.
  28. Dominique Lapierre et Larry Collins, O Jérusalem, p.528
  29. Benny Morris, The Birth of the Palestinian Refugee Problem Revisited, p.318, p.237
  30. Henry Laurens, La Question de Palestine : Tome 3 - L'accomplissement des prophéties (1947-1967), t. 3, Fayard, 13 juin 2007, 838 p. (ISBN 9782213633589), p. 76 

Annexes

Articles connexes

Liens externes

Bibliographie


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